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Auteur Éric Fassin

Lien L’immigration, un « problème » si commode

Éric Fassin a publié dans Le Monde Diplomatique de novembre 2009 un article sur la politique migratoire de Nicolas Sarkozy. Nous reproduisons ici la version originale validée par l’auteur.

Éric Fassin, sociologue, École normale supérieure, membre de l’association Cette France-là

Le 9 juin 2005, présidant la convention de l’UMP consacrée à l’immigration, M. Nicolas Sarkozy teste un nouveau vocabulaire politique promis à un succès considérable : « je veux passer d’une immigration subie à une immigration choisie. » Bien sûr, l’immigration de travail ne date pas de ce discours, mais la voici rebaptisée : le choix appartient à l’État, non aux migrants – sinon pour les retours dits « volontaires », expulsions consenties moyennant finances. La nouveauté tient à l’opposition dessinée avec l’immigration « subie ». M. Sarkozy le déclare peu après : « c’est quand même bien le minimum que la France décide qui a le droit se s’installer sur son territoire et qui ne l’a pas. » [1] L’alternative est ainsi présentée comme une réponse de bon sens à un problème tout à la fois économique et politique.

D’une part, il n’est pas question de rejeter l’immigration dans son principe (au contraire, on clame haut et fort que la France doit rester une terre de métissage). D’autre part, faute de pouvoir accueillir (« dignement », comme aiment à le préciser nos gouvernants actuels) toute la misère du monde, il conviendrait cependant d’adapter la politique d’immigration aux besoins du marché du travail. C’est une façon de conjuguer, sans tension apparente, les exigences du pragmatisme économique et de la fermeté politique. C’est aussi le moyen de renvoyer dos-à-dos les partisans de l’ouverture des frontières et ceux de l’immigration zéro, soit la « gauche de la gauche » et la « droite de la droite », et du même coup de priver ainsi la gauche socialiste de son terrain politique de prédilection, à savoir le « juste milieu » entre les extrêmes.

Toutefois, le partage entre immigration « choisie » et « subie » est miné par une contradiction fondamentale : cette construction politique n’est ni cohérente logiquement, ni fondée empiriquement [2]. En effet, la première est par définition une immigration de travail, tandis que la seconde vise surtout l’immigration familiale. Or l’opposition entre les deux se défait dès qu’on examine la réalité. D’un côté, les travailleurs sont enclins à avoir une famille : leur conduite n’est pas dictée par le seul intérêt économique. De l’autre, les familles ont tendance à avoir du travail : les liens humains n’empêchent pas la logique économique. Il ne s’agit donc pas seulement d’humanité, mais aussi de rationalité : il est absurde de faire comme si la famille et le travail existaient dans des mondes parallèles, sans rapport aucun. Bref, la solution préconisée par Nicolas Sarkozy n’en est pas une : on ne saurait dans un même mouvement encourager l’immigration « choisie » et décourager l’immigration « subie ».

Sans doute les gouvernements français s’emploient-ils depuis lors à « rééquilibrer » les deux : l’immigration familiale n’est-elle pas (environ) neuf fois plus importante que l’immigration de travail ? La lettre de mission envoyée le 9 juillet 2007 au ministre de l’immigration, M. Brice Hortefeux, est claire : « vous viserez l’objectif que l’immigration économique représente 50% du flux total des entrées ». Toutefois, c’est en diminuant l’immigration familiale, bien plus qu’en accroissant l’immigration de travail, comme le montre le Comité interministériel de contrôle de l’immigration dans son rapport annuel [3]. Si la part relative du travail dans l’immigration durable venue des pays tiers s’est effectivement accrue en 2007 par rapport à 2006 (14,1 au lieu de 11,3%), c’est surtout « grâce » à la baisse des cartes de séjour pour motif familial. Malgré l’affichage de 180 « métiers en tension », ouverts à l’immigration en raison de « difficultés de recrutement », la réalité des chiffres s’avère bien éloignée des discours officiels : seulement 160 cartes « Compétences et talents » délivrées lors des trois premiers trimestres de 2008 !

Le renoncement à l’immigration « choisie » n’est donc pas un effet de la crise. La conjoncture permet plutôt de justifier a posteriori ce que les chiffres trahissaient déjà. Il faut l’avoir en tête lorsqu’on lit la lettre de mission adressée le 31 mars 2009 au nouveau ministre de l’immigration, M. Éric Besson. Désormais, « la priorité absolue doit aller au retour à l’emploi des personnes qui en sont privées en France. » Il est révélateur qu’après la diffusion de cette lettre à la presse, la fin de la dernière phrase ait disparu discrètement du document officiel : « donc, en ce qui concerne votre champ de compétence, l’emploi des étrangers en situation régulière ». N’est-ce pas désormais le choix de la « préférence nationale » [4] ?

Choisie ou pas, l’immigration est encore et toujours présentée comme un problème. Sinon, pourquoi sans cesse remettre en œuvre de nouvelles législations, toujours plus strictes – après les lois Sarkozy de 2003 et 2006, la loi Hortefeux de 2007, en attendant sans doute une loi Besson ? Manifestement, la rhétorique de M. Sarkozy ne vise pas à résoudre un problème, mais à le constituer en tant que tel. Renversons donc la perspective : et si la politique d’immigration avait, sinon pour intention, du moins pour effet, d’alimenter le « problème de l’immigration » ?

Comparer ses propos du 9 juin 2005 avec le discours de politique générale prononcé la veille à l’Assemblée nationale par son rival, le nouveau premier ministre, est éclairant. Si M. Dominique de Villepin parle bien d’immigration « choisie » (mais non « subie »), c’est seulement contre l’immigration illégale et la fraude ; moins inventif (ou décomplexé) que son rival, il ne conçoit pas l’idée de s’en prendre à l’immigration familiale. Or M. Sarkozy réalise grâce à son vocabulaire un double déplacement. L’immigration « subie », on l’appelait jusqu’alors l’immigration « de droit ». C’est à celle-ci qu’il faut s’en prendre désormais ; il ne suffit donc plus de lutter contre l’immigration illégale. Sans doute les expulsions d’immigrés en situation irrégulière vont-elles occuper la vitrine du gouvernement. Il n’empêche : les sans-papiers ne sont pas assez nombreux en France pour constituer l’immigration en un problème majeur. On le voit mieux par contraste avec les États-Unis, où les douze millions de clandestins étaient absents de la dernière campagne présidentielle : organiser le débat public en France autour de quelques centaines de milliers d’immigrés en situation irrégulière, pour une population de plus de soixante millions d’habitants, demande un travail politique considérable. Le « problème de l’immigration » ne se pose pas tout seul ; il n’existe que pour autant qu’il est posé, et il ne dure que parce qu’il est entretenu avec constance.

Pour M. Sarkozy, il convient donc de renouveler le problème, en l’élargissant à la principale source d’immigration en France – et c’est le second déplacement opéré. Parler d’immigration « subie », pour ne plus reconnaître qu’elle est « de droit », c’est en effet préparer le terrain pour ce que le président appellera bientôt sans ambages la « maîtrise de l’immigration familiale ». « D’un côté », explique-t-il en 2005, « le respect de la vie familiale est une de nos valeurs et constitue une condition de l’intégration. D’un autre côté, le regroupement familial tient aujourd’hui une place trop importante dans l’équilibre des flux migratoires et est à l’origine de nombreuses fraudes (mariages blancs ou forcés, fraudes à l’état-civil…). » La présomption de fraude résulterait-elle de la volonté politique de « rééquilibrer » ? Et d’en tirer les conséquences : « il faut avoir le courage de poser autrement les termes du débat. Le regroupement familial est certes un droit, mais pas un droit qui peut s’exercer dans le mépris absolu des règles. » Autrement dit, je sais bien, mais quand même.

Du combat contre la fraude, on passe très vite à la redéfinition du droit lui-même : « Il faut donc être plus rigoureux sur l’appréciation des conditions de revenus, de logement, d’intégration préalables au regroupement. » La vie familiale n’apparaît plus comme une « condition de l’intégration » ; à l’inverse, l’intégration fait maintenant partie des « préalables au regroupement » familial. Sans doute rappellera-t-on que le droit à la vie familiale a valeur constitutionnelle en France, et que la Convention européenne des droits de l’homme, dans son article 8, garantit à chacun le droit « au respect de sa vie privée et familiale ». Toutefois, le rapport de la commission Mazeaud le suggère en juillet 2008,« si le respect de la vie privée et familiale est un droit, la réunion des conditions auxquelles est subordonné son exercice peut faire l’objet d’un contrôle plus poussé », sous des formes « validées par le Conseil constitutionnel ou la Cour de justice de l’Union européenne ».

Et de détailler tout un programme de lutte contre l’immigration « subie » : « pour le rapprochement des époux, par la vérification plus rigoureuse de la réalité du mariage, de la continuité de la vie commune ; par l’appréciation attentive des conditions de revenu et de logement pour l’accueil des enfants ; par la vérification plus exigeante de la réalité des relations parentales et éducatives avant d’accorder à un étranger le bénéfice de la prise en compte d’enfants résidents ou français ; par la prise en considération plus circonspecte des documents d’état civil ; par le refus intransigeant et effectif des regroupements de familles polygames ; par la vérification effective du caractère "disproportionné" de l’atteinte au respect de la vie privée et familiale à laquelle le CESEDA [Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile] subordonne le regroupement familial sur place. » Une commission, pourtant réputée pour avoir résisté à l’injonction présidentielle en matière de quotas, vient ainsi valider le traitement de l’immigration familiale comme un problème qu’il convient de réduire.

Les lois sur l’immigration de 2006 et 2007, ainsi que la loi sur le contrôle de la validité des mariages en 2006, vont donc durcir la double logique, déjà enclenchée au moins depuis 2003, de restriction du droit à la vie familiale – suspicion de fraude a priori et conditions préalables toujours accrues. En conséquence, le recul des chiffres, du regroupement familial aux mariages binationaux, est édifiant : entre 2006 et 2007, le nombre de titres de séjour délivrés pour motifs familiaux baisse de 10,6%. Comme le relève avec satisfaction le bilan interministériel déjà cité, « la diminution du nombre de titres délivrés pour motifs familiaux est d’une telle ampleur qu’elle peut être regardée comme marquant une véritable rupture. »

Pourquoi relancer le « problème de l’immigration », grâce à l’invention de « l’immigration subie » – et pourquoi en juin 2005 ? C’est au lendemain du rejet du Traité constitutionnel européen par référendum que vient d’être nommé le nouveau gouvernement. Le président de l’UMP ne manque pas de souligner ce contexte : « ce qui donne un relief particulier à notre convention d’aujourd’hui, c’est aussi, bien sûr, le sens du vote qu’ont exprimé les Français le 29 mai. » Son discours se veut donc une réponse aux « nonistes ». C’est d’une part une manière de signifier que l’Autre menaçant, culturellement et économiquement, c’est moins le fameux « plombier polonais » que l’immigré le plus souvent venu d’Afrique. Et c’est d’autre part, au moment où tant d’électeurs refusent d’être privés de toute prise sur le cours des choses, revendiquer une politique volontariste – soit un contraste que résume l’opposition entre immigration « choisie » et « subie ».

Ce que dessine M. Sarkozy au lendemain de l’échec du référendum, en réponse à tout souverainisme anti-européen, c’est donc un « souverainisme européen ». Car au lieu que la politique d’immigration éloigne la France de l’Europe, elle lui permet d’y revendiquer depuis lors un rôle moteur : « je veux que la France soit désormais systématiquement la première en Europe pour proposer et bâtir une stratégie migratoire adaptée aux enjeux du monde contemporain. » Le Pacte européen sur l’immigration et l’asile, adopté par le Conseil européen le 16 octobre 2008, sous la présidence française, viendra parachever l’européanisation engagée depuis plusieurs années. Non seulement le « problème de l’immigration » est traité au niveau de l’Union, mais il constitue désormais le cœur de l’identité européenne.

Ce succès auprès des partenaires européens tient sans doute à l’efficacité électorale d’une stratégie qui constitue l’immigration en problème, pour mieux ignorer d’autres « problèmes », ou plus précisément d’autres manières de donner sens au mécontentement qui s’est exprimé dans les urnes, et éviter de lui apporter d’autres réponses. Écarter durablement ces « problématisations » alternatives condamne toutefois les gouvernements à entretenir sans fin le « problème de l’immigration », et donc à le renouveler sans cesse – fût-ce aux dépens d’une immigration familiale « de droit », redéfinie comme « subie ». Refuser cette imposition de problématique exigera de la renverser dans le débat politique : et si le « problème » aujourd’hui, ce n’était pas tant l’immigration que la politique d’immigration ?

[1]Le Monde, 13 juillet 2005.

[2]Voir Cette France-là, 06.05.2007 / 30.06.2008, diffusion La Découverte, 2009, en particulier pp. 389-394.

[3]En 2006, pour ce qui concerne l’immigration légale venue des pays tiers, si les travailleurs ne représentent que 10 713 titres d’entrée pour un séjour de longue durée, soit à peu près autant que les réfugiés et demandeurs d’asile (10 205), en revanche, l’immigration familiale s’élève à 95 973. La baisse de celle-ci entre 2006 et 2007 (de plus de 10 000) explique presque entièrement la baisse du total (de 183 261 à 171 222).

[4]On peut le vérifier sur le site de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, qui n’a pris en compte la coupure que dans la version téléchargeable, en gardant la version originale sur la page où la lettre est copiée.

21 décembre 2009

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Auteur Michel Feher

Lien Le Monde, 12 décembre 2009

Le volontarisme est le maître mot de la présidence de Nicolas Sarkozy. Selon lui, en effet, le discrédit dont souffre le personnel politique procède de sa passivité et de son fatalisme. Depuis le « On a tout essayé » de François Mitterrand à propos du chômage jusqu’au « l’État ne peut pas tout » de Lionel Jospin concernant les délocalisations, en passant par les nombreuses réformes abandonnées par Jacques Chirac, le président de la République impute aux renoncements contrits des dirigeants qui l’ont précédé la propension de la population à désespérer de la politique.

Soucieux de rompre avec cette pratique du pouvoir irresponsable, son premier engagement va donc consister à s’interdire toute déclaration qui pourrait ressembler à un aveu d’impuissance. Bien plus, ce sera avant tout à la double exhibition de sa propre volonté et des résultats produits en l’exerçant qu’il va confier le soin de réhabiliter la fonction présidentielle. Sans doute le chef de l’Etat n’ignore-t-il pas que la résistance des faits menace de compromettre la valeur démonstrative de son volontarisme. Toutefois, pour conjurer cet aléa, il dispose de deux procédés.

Le premier consiste à multiplier les annonces, en variant sans cesse les sujets mais en érigeant chacun d’eux en priorité absolue : parmi les intentions affichées par Nicolas Sarkozy au cours de la première moitié de son mandat figuraient notamment celles d’augmenter le taux de croissance à la force des maxillaires, d’entraîner la France et l’Europe dans une politique de civilisation, de soutenir le pouvoir d’achat de ses compatriotes, de donner un coup d’arrêt aux persécutions subies par les femmes, d’unir les deux rives de la Méditerranée et de moraliser le capitalisme. L’étourdissement produit par le déferlement des proclamations a une double vocation : il contraint les observateurs à suivre le mouvement au lieu de demander des comptes sur les engagements antérieurs et permet à Nicolas Sarkozy d’escompter une certaine indulgence à son endroit. D’un homme impliqué dans autant de tâches prioritaires, il serait excessif d’attendre des résultats tous les jours.

Quant au second moyen de conjurer l’érosion de son crédit, le président le trouve dans la définition d’un domaine où son pouvoir sur le monde est susceptible de s’exercer sans rencontrer de résistances trop importantes. Car pour autant que l’opinion puisse être persuadée du caractère prioritaire que revêt son action dans ce domaine, il disposera alors d’un registre où la culture du résultat ne sera pas un vain mot. Ainsi s’explique notamment l’importance accordée à la lutte contre l’immigration dite « subie ». Dans la mesure où les expulsions d’étrangers en situation irrégulière ne présentent pas de difficultés techniques insurmontables, elles deviennent en quelque sorte « bonnes à vouloir ». La principale raison d’être des chiffres d’éloignement programmés par le ministère de l’immigration, notait à ce propos le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, réside dans « la capacité de l’administration à les atteindre ».

Plus généralement, comme Nicolas Sarkozy le rappelait récemment aux parlementaires de l’UMP, rien ne doit retenir davantage l’attention d’une majorité présidentielle volontariste que « les trois i », à savoir l’immigration, l’insécurité et les impôts — tant il est vrai qu’en ces trois domaines, on peut escompter des résultats qui, faute d’avoir un impact positif sur la société française, présentent au moins l’avantage de correspondre à des objectifs préalablement fixés.

En martelant sans cesse la formule « quand on veut, on peut », ce n’est donc pas seulement sa psychologie personnelle que manifeste le président français : ce qu’il dessine n’est rien de moins que l’épure de sa politique, laquelle consiste à montrer que la volonté du chef de l’Etat se traduit par des actes qui affectent le monde. A ses yeux, en effet, c’est d’une pareille « monstration » que dépendent la foi du peuple dans la réalité de sa propre souveraineté et, partant, la confiance qu’il accorde à ses mandataires.

Il reste qu’une fois érigé en art de gouverner, le volontarisme cesse aussitôt de ressembler au trait de caractère qu’il mime : car si l’individu qui se répète « quand on veut, on peut » cherche en le faisant à se donner le courage d’entreprendre une action hasardeuse, pour sa part, le gouvernement, dont la préoccupation principale est l’exhibition des effets de sa volonté, veille plutôt à se soustraire aux entreprises dont le succès n’est pas assuré. Autrement dit, les dirigeants dont le principal souci consiste à assurer la représentation de leur pouvoir d’accomplir ce qu’ils veulent sont enclins à ne déclarer vouloir que ce qu’ils peuvent obtenir sans trop de peine. Le mot d’ordre auquel ils se soumettent réellement serait donc : « Quand on peut, on veut. »

Relativement performant en temps normal, tout au moins à l’aune de la popularité qu’il poursuit, le volontarisme pratiqué par Nicolas Sarkozy est cependant soumis à plus rude épreuve depuis le déclenchement de la crise économique. La conjoncture accuse en effet l’incompatibilité entre les engagements du président — promouvoir une relance qui n’oublie pas l’emploi, favoriser une « croissance verte », contraindre les banques à amender leurs pratiques — et sa détermination à financer le surcroît de dépenses publiques requis par la récession en empruntant sur les marchés financiers plutôt qu’en augmentant les recettes fiscales. Dans ce nouveau contexte, son aptitude à éviter l’évaluation de sa politique en multipliant et en diversifiant les effets d’annonce tend à produire plus d’agacement que de vertige.

Confronté à la crédibilité décroissante de ses proclamations ambitieuses, on sait que Nicolas Sarkozy a tenté de repousser la mélancolie en intégrant un nouveau territoire dans l’orbe de son volontarisme : à défaut d’être en état de montrer que le pouvoir de sa volonté infléchissait le cours du monde, il a projeté de signifier qu’il était au moins libre d’en user pour servir ses propres intérêts. Toutefois, les protestations soulevées par la promotion de son fils à la tête de l’EPAD l’ont contraint de renoncer à arborer son impudence comme un attribut de sa lutte contre l’immobilisme.

Désormais replié sur un pré carré fait d’identité nationale, de charters pour les demandeurs d’asile et de couvre-feu pour les moins de 13 ans, le président de la République peine à trouver les conditions d’entretien de son mode de gouvernement. Cependant, loin de présager un quelconque changement de cap, le champ de ruines qui lui tient lieu d’opposition rend ce risque d’essoufflement inquiétant : car dans un régime dont le principal enjeu est la projection de l’efficacité du chef, rien n’est plus dangereux que de priver celui-ci d’autre adversité que son propre reflet.

12 décembre 2009

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Documents « On ne parle d’identité nationale que pour l’opposer à l’immigration » [PDF - 1 Mo]

Un entretien avec Eric Fassin publié dans L’Humanité Dimanche du 1er novembre 2009

HD. Comment avez-vous accueilli cette proposition de débat sur l’identité nationale ?

Éric Fassin [1]. Ce thème de campagne a fort bien réussi à Nicolas Sarkozy en 2007 : pourquoi ne pas recommencer aujourd’hui, à la veille des régionales ? Pourquoi ne pas « piquer ses valeurs » au Front national, comme l’annonce Éric Besson ? Depuis quelques mois, on agitait déjà la burqa, soit un nième débat sur le voile. Et pourquoi pas les deux à la fois, nous dit le ministre ? On ne change pas une équipe qui gagne !

H.D. Cette fois-ci l’initiative vient du ministre de « l’immigration et de l’identité nationale »…

E.F. La création de ce ministère, après son annonce pendant la campagne, a suscité un tollé : tout était déjà dit. Les historiens qui ont alors démissionné de la Cité nationale d’histoire de de l’immigration avaient bien compris qu’il n’était plus possible de débattre normalement, comme si de rien n’était – alors qu’au plus haut niveau de l’État, on jouait avec le feu de la xénophobie. Depuis lors, on ne parle d’identité nationale que pour l’opposer à l’immigration : les formules d’ouverture sur « l’apport de l’immigration » à la nation ne sont là que pour brouiller les cartes, tout le monde le sait bien. Tout discours sur l’identité nationale est immédiatement instrumentalisé au service de la politique d’immigration actuelle. Ce que chacun entend, c’est donc une alternative : immigration ou identité nationale.

H.D. Hors de ce contexte, est-ce un débat qui pourrait mériter d’avoir lieu ?

E.F. Mais nous sommes dans ce contexte ! Il faut donc déplacer le débat : prendre pour objet non pas l’identité nationale, mais la politique d’identité nationale. De la même manière, il faut renverser la perspective : et si le problème, ce n’était pas l’immigration, mais la politique d’immigration ? Le ministère de l’immigration et de l’identité nationale prétend répondre à une crise (l’identité nationale) et résoudre un problème (l’immigration). En réalité, de même qu’il alimente ce problème, il attise cette crise – voire, il les fait exister. En durcissant constamment ses lois, l’État fait basculer des étrangers dans une situation irrégulière. De même, en interdisant le voile à l’école, ou en réprimant les sifflets qui accueillent parfois la Marseillaise, il en fait des symboles disponibles pour des protestations politiques… C’est le cercle vicieux de la provocation gouvernementale.

H.D. Quand on parle de relents pétainistes de cette politique, vous êtes d’accord ?

E.F. Le pouvoir joue sur deux registres à la fois. D’un côté, bien sûr, un clin d’œil appuyé à l’extrême-droite. De l’autre, quand la gauche s’en inquiète, nos gouvernants s’indignent en retour : il serait honteux de comparer un gouvernement démocratique à la France de Vichy ! À les entendre, l’identité nationale, c’est justement la République – la liberté, l’égalité, la laïcité, voire même, à en croire Éric Besson, le service public ! Mais c’est un double jeu : Brice Hortefeux avait déjà lancé en novembre 2008 l’idée d’enseigner la Marseillaise aux étrangers, lors du sommet européen sur l’intégration qu’il organisait… à Vichy. Or on poursuit quiconque s’avise de comparer la politique de Sarkozy à celle de Pétain ! Ce piège qui nous est tendu, c’est ce que j’ai appelé le « nouveau syndrome de Vichy ».

H.D. Un de vos confrères, Gérard Noiriel, s’est posé la question : « à quoi sert l’identité nationale ». Qu’en pensez-vous ?

E.F. C’est la bonne question. Cet historien vigilant met d’ailleurs l’expression entre guillemets pour ne pas se laisser imposer les termes d’analyse. À quoi sert ce débat ? À couvrir le terrain, à envahir le débat public. C’est une stratégie rhétorique : on agite, on distrait, bref, on occupe. L’opposition va se diviser (entrer dans le débat, ou le refuser ?). Il n’est pas simple d’échapper à cette imposition de problématique – d’autant que le « grand débat » que nous inflige Éric Besson doit mobiliser les services de l’État, mais aussi les associations et les syndicats, le monde de l’école et de l’entreprise, les élus locaux... Bref, c’est mettre les « forces vives de la nation » au service de la campagne de l’UMP. Si l’identité nationale est donc bien une arme politique, reste encore à espérer qu’elle se révèle à double tranchant.

[1]Sociologue, professeur agrégé à l’École normale supérieure, chercheur à l’Iris (CNRS / EHESS). Membre de l’association Cette France-là. Dernier ouvrage paru : Le sexe politique (éd. de l’EHESS).

25 novembre 2009

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Auteur Éric Fassin

Lien Le double jeu de la droite

Documents Le double jeu de la droite [PDF - 387.4 ko]

Un point de vue d’Éric Fassin publiée le 29 octobre 2009 dans l’Humanité et sur son site.

25 novembre 2009

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Auteur Éric Fassin

Lien Les femmes au service de l’identité nationale

Une contribution d’Éric Fassin, membre de Cette France-là, sur le blog de l’Observatoire des questions sexuelles et raciales. suite

25 novembre 2009

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Lien France 24, Face-off

Michel Feher était l’invité de l’émission Face-off sur France 24 le 23 septembre 2009 après l’évacuation de la « jungle » de Calais.

Flash - 1 ko
France 24, Face-off : « Calais’ jungle felled : what comes next ? »
1ère partie
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France 24, Face-off : « Calais’ jungle felled : what comes next ? »
2ème partie

25 novembre 2009

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