Actualités sociales hebdomadaires : Questions à Michel Feher

Politique d’immigration : « Une rationalité purement politique »

publié le 6 mars 2009

Ouvrage collectif de « contre-expertise », « Cette France-là » [1] vise à démontrer les incohérences de la politique d’immigration et à sortir de l’opposition entre « le coeur et la raison », explique Michel Feher, philosophe et président de l’association éponyme.

Quelle est l’origine de la démarche ?

L’association Cette France-là est née en 2007 avant l’élection présidentielle, avec une campagne d’affichage de portraits de sans-papiers ou de familles expulsés. Nous avons eu l’idée d’aller plus loin en tenant, durant le quinquennat, des annales de la politique de l’immigration et de ses effets tant sur les étrangers visés que sur ses exécutants, en travaillant sur plusieurs plans : le portrait de 80 personnes ou familles ayant fait l’objet d’une mesure d’éloignement, une description méticuleuse des dispositifs, du rôle des ministères mobilisés, des préfectures, de la police, de la justice, des élus et de certains segments de la société civile, la présentation du travail accompli par une vingtaine de préfets, non pas pour les pointer du doigt, mais parce que la politique actuelle leur accorde une grande autonomie, et enfin l’évaluation de la cohérence de cette politique par rapport aux logiques dont elle se réclame.

Une autre façon de dénoncer ?

Nous espérons en effet une intensification, mais aussi une inflexion du débat, largement fondé aujourd’hui sur une opposition entre le coeur et la raison, entre une morale de la conviction au nom de grands principes et de valeurs humanistes et la rationalité froide ou lucide du gouvernement. Or le problème, et nous le montrons de façon argumentée, c’est que toutes les ambitions et les attendus de cette politique - le pragmatisme économique, la prévoyance démographique, l’intégration, l’attention au développement des pays du Sud, le respect de l’Etat de droit - ne se retrouvent pas dans sa mise en oeuvre. La rationalité dont il s’agit est purement politique, fondée sur l’entretien du volontarisme prôné par Nicolas Sarkozy et dont celui-ci veut conjurer la relative impuissance par la politique du chiffre. A cela s’ajoute une distinction entre les étrangers de l’immigration choisie et ceux de l’immigration subie qui n’a pas de consistance, les deux catégories ayant la même vocation à fonder une famille et à travailler. Cette opposition a des effets pervers. La plupart des immigrés expulsés travaillent, et leur éloignement, outre le prix considérable pour eux-mêmes, constitue une perte sèche pour l’économie, à tel point que des coalitions de patrons se forment pour demander leur régularisation. Dans le même temps, les restrictions sur l’immigration familiale ont un effet repoussoir pour ceux que l’on aimerait attirer.

C’est également contre-productif pour l’intégration...

Une autre innovation de la rhétorique présidentielle réside dans la perversion de l’éloge de l’ouverture. Jadis, la peur des échanges était fondée sur une aversion pour le mélange. Aujourd’hui, c’est tout le contraire : on avance qu’il faut surveiller les frontières et expulser pour maintenir une société progressiste, ouverte sur la diversité. Mais expulser les uns pour bien intégrer les autres est un raisonnement bancal : pour pourchasser l’immigration subie, il faut interpeller en masse, ce qui suppose de définir des critères qui touchent les étrangers en situation régulière et même les minorités visibles. On crée ainsi un climat de suspicion et de crainte dont l’effet est négatif pour l’intégration.

Appeler à la solidarité avec les étrangers au nom d’une précarité commune est, selon vous, un contresens...

On se trompe de combat. La plupart des expulsés sont des personnes qui travaillent et sont exploitées, donc idéales du point de vue du capital. Ce qui invalide l’hypothèse d’une rationalité économique. La politique menée en matière d’immigration n’est pas libérale mais, à mon sens, néolibérale : le pouvoir cherche moins le profit des employeurs que l’entretien de son propre crédit. Nous espérons être doublement utiles en montrant que la culture du résultat en matière d’immigration est à la fois une partie essentielle du dispositif gouvernemental et un point de vue privilégié sur son fonctionnement.

Propos recueillis par Maryannick Le Bris

Notes

[1]Ce premier volume, édité à 4 000 exemplaires, a été envoyé aux parlementaires, préfets, ministères et différentes institutions, avant d’être vendu en librairie. Il porte sur la période du 6 mai 2007 au 30 juin 2008.

Actualité précédente
Actualité suivante
Contact
Nous contacter
Lettre d'informations
recevez par mail l'actualité de Cette France-là. S'inscrire.