« Cette France-là ». Le cœur et la raison

Regards

publié le 1er avril 2009

Un livre dresse le bilan d’une année de politiques migratoires sous l’ère Sarkozy. Cette France-là donne des arguments à tous les humanistes rêveurs pour contrer la nouvelle politique française. Entretien avec Caroline Izambert et Mathieu Potte-Bonneville.

Vous venez de publier Cette France-là, premier volume d’une somme consacrée aux politiques migratoires menées par le président Nicolas Sarkozy. Cela entérine-t-il l’idée de rupture ? Mathieu Potte-Bonneville. Au point de départ de cette entreprise, il y a la constitution du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. On a pris au mot le discours présidentiel autour de cet axe fort, central, du quinquennat en cours. Le regard sur la longue durée a tendance à effacer les ruptures. La politique actuelle en matière d’immigration prolonge des tendances, mais pas n’importe comment. On assiste à une série d’inflexions qui relèvent d’une cohérence d’ensemble. Notre pari n’est pas de dénoncer un discours doté d’un arrière-plan xénophobe qui courrait inchangé depuis très longtemps : cette politique ne se résume pas à cela.

Carole Izambert. La tentation intellectuelle logique, c’est de rapporter cette politique à quelque chose que l’on connaît déjà. Par exemple, en cherchant à savoir si l’on peut parler de « rafles » en matière d’arrestation d’étrangers ou si les centres de rétention sont plutôt comparables à des camps de regroupement de la Deuxième Guerre mondiale ou des années 1930. Ces questions sont légitimes. Mais nous avons choisi de partir des discours pour montrer que cette politique est un outil majeur aux mains du pouvoir actuel.

C’est aussi le lieu du volontarisme présidentiel… C.I. Oui, l’immigration est l’endroit privilégié de la mise en scène du volontarisme. Elle fait partie des rares domaines où l’on est à peu près sûr de pouvoir remplir ses objectifs. Lorsque le ministre annonce qu’il va reconduire 27 000 personnes à la frontière l’an prochain, il sait que c’est possible. Il pourra trouver des moyens même abracadabrantesques de le faire. C’est une réponse à des promesses de campagne pour quelqu’un qui a bâti tout son discours autour du « quand on veut, on peut ».

M.P.-B. C’est aussi un laboratoire du management par objectifs des personnels administratifs. D’un côté, on laisse une grande latitude aux agents de l’Etat, aux préfets en particulier, pour mettre en œuvre cette politique et développer de « bonnes pratiques » afin d’expulser le plus d’étrangers possible. D’un autre côté, on leur donne une feuille de route très claire accompagnée de possibilités de sanction. Quand il a été question de noter les ministres, on s’est demandé quels indicateurs d’évaluation pouvaient être trouvés pour le ministère de la Culture. Cette question ne se pose pas en matière de politique des étrangers, car c’est une machine à produire des chiffres.

Votre ouvrage intègre des portraits de préfets. Que disent-ils des rouages de cette politique ? C.I. Les préfets ont été déliés des contraintes de la loi. Avec la fin de l’automaticité de l’obtention de certaines titres de séjour, leur pouvoir d’appréciation, voire leur arbitraire, a été accru. Mais, par ailleurs, ils sont beaucoup plus encadrés car ils sont jugés au chiffre. Les préfets doivent faire preuve d’une inventivité administrative pour remplir leurs objectifs. On n’a pas fait ces portraits pour « se payer » les préfets, mais pour voir comment chacun réussit à appliquer cette politique. A des objectifs globaux, répondent des techniques locales.

Lesquelles ? C.I. Par exemple, renvoyer des ressortissants roumains ou bulgares alors qu’ils peuvent revenir dès le lendemain. Légalement, ils n’ont pas le droit au séjour, mais à la circulation. Cette technique assure du chiffre à perpétuité.

M.P.-B. Le préfet de Loire-Atlantique, Bernard Hagelsteen, est stigmatisé comme un mauvais élève car, n’ayant pas beaucoup d’immigrés en situation irrégulière sur son territoire, il n’en reconduit pas beaucoup. Du coup, il a recours à cette technique. Il existe d’autres solutions, comme le fait de rattacher des enfants à des parents qui ne sont pas les leurs. Les préfets ne sont pas simplement des exécutants.

Comment s’explique la faiblesse des résistances du côté des agents administratifs ? C.I. Les préfets n’ont jamais été la tête de pont de la contestation. De plus, ils ont gagné du pouvoir dans cette histoire. Or, quand un rouage de l’Etat gagne du pouvoir, c’est assez rare qu’il le conteste. Plus bas dans la hiérarchie, il y a les agents préfectoraux qui sont en contact avec les étrangers. Ceux qui sont susceptibles de se rebeller, car le dilemme moral est trop important, cherchent plutôt à partir pour d’autres administrations. Comme ces postes ne sont pas très prisés, la concurrence est moins forte. Du coup, ceux qui restent se retrouvent avec beaucoup plus de pouvoir qu’ils n’en auraient eu ailleurs. Cela crée de la docilité.

Pourquoi avoir ouvert le livre sur des portraits de sans-papiers ? M.P.-B. Lorsqu’on met en avant des cas singuliers, le gouvernement répond en invoquant une politique générale. Il renvoie chacun de ces cas à une émotion humaine bien compréhensible, mais peu en lien avec les nécessités de l’Etat. On voulait éviter de voir se rejouer cette alternative supposée entre le cœur et la raison, le singulier et le général, en tenant les deux bouts. Le discours politique actuel fonctionne à la fois sur l’abstraction du chiffre et sur le cas par cas, le « storytelling », l’histoire singulière. Un boxeur vient d’obtenir le droit de résider car c’est un héros. Brice Hortefeux, puis Eric Besson, qui refusent le principe d’une régularisation générale, revendiquent une attention extrême aux parcours individuels. Accumuler quatre-vingts récits de sans-papiers, ça permet de montrer que l’attention aux cas particuliers sert la plupart du temps à chercher la faille pour coincer les gens.

Ce livre est-il un outil politique ? C.I. Souvent, quand on est opposé à cette politique, on est renvoyé du côté de l’humaniste un peu rêveur. Nous avons voulu montrer la cohérence, mais aussi les fragilités de l’édifice. Le slogan de départ de notre association, c’était : « Cette France-là, vous l’aimez, vous pouvez la changer. » M.P.-B. Pour l’instant, le gouvernement a la main en termes d’idées simples et d’arguments de bon sens. Il a réussi à imposer sa norme, qui dépasse de loin l’idée qu’on ne peut pas « accueillir toute la misère du monde ». Les politiques migratoires prétendent avoir une justification économique, éthique, sociale, etc. Un travail de contre-discours était donc nécessaire.

Comment analysez-vous le silence du Parti socialiste ? M.P.-B. La gauche de gouvernement hésite à s’engager sur ce terrain de peur de paraître irrationnelle du point de vue économique et la gauche de la gauche ne l’investit qu’en prêtant à cette politique une rationalité qu’elle n’a pas. Dans les deux cas, cette politique est créditée d’une cohérence d’ordre économique, perçue par les uns comme une maximisation du profit sur le dos des travailleurs ou comme de la bonne gestion par les autres. En réalité, elle coûte excessivement cher, elle décourage des personnes qualifiées de s’installer en France, elle prétend remplacer les gens qui travaillent déjà ici par d’autres qui pourraient venir travailler mais qui ne le font pas.

Avez-vous déjà des retours d’élus ? M.P.-B. On ne peut pas attendre d’un livre qu’il renouvelle du jour au lendemain l’attitude de la gauche en matière d’immigration, mais on espère qu’il aura une présence de plus en plus insistante dans leurs bibliothèques. Il existe aussi des gens embarrassés à droite. Si la gauche affirme qu’elle agirait différemment si elle était au pouvoir, elle se dispense bien de préciser comment. On ne propose pas un programme clé en main, d’autant que les discours considérés comme partisans sur ces questions sont facilement disqualifiés, au prétexte qu’ils ne seraient que le reflet d’une idéologie. Donc prenons les choses autrement. Produisons du savoir et voyons ce que les politiques en feront. Propos recueillis par Marion Rousset

Paru dans Regards n°61, avril 2009

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