« Des quotas d’expulsion pour accréditer l’efficacité de Sarkozy »

Entretien paru sur le blog Hexagone

publié le 25 février 2009

C’est un ouvrage qui fera date. Un beau livre de 450 pages très documenté sur la politique d’immigration de Nicolas Sarkozy. Intitulé cette France-là, il a été rédigé et édité à compte d’auteurs par un groupe d’universitaires, militants associatifs, journalistes constitués en une association baptisée, elle aussi cette France-là. En 2007, cette association s’était fait connaître par une campagne d’affichage. Une galerie de portraits d’étrangers expulsés de France (voir la photo ci-contre). Demain, jeudi 26 février, cet ouvrage sera distribué gratuitement, par porteur spécial, à tous les parlementaires, ministres, préfets, membres du Conseil constitutionnel, du Conseil d’Etat, de la Cour de cassation, de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde), etc. Il sera disponible en librairie le 6 mars. Michel Feher, philosophe et président de Cette France-là en résume les principaux points.

Nicolas Sarkozy se vante d’avoir été le premier chef d’Etat à doter la France d’une véritable politique d’immigration, qu’en pensez-vous ?

Disons plutôt qu’il est le premier à utiliser l’immigration comme faire-valoir du volontarisme en politique. Nicolas Sarkozy part du constat que les gens ne croient plus en la politique parce que les politiciens ne cessent de se réfugier derrière la complexité du monde pour justifier leur impuissance. Aussi se donne-t-il pour objectif de réhabiliter l’action publique en montrant que « quand on veut, on peut ». Mais quand la réalité résiste à sa volonté, que faire ? Le Président recourt à deux techniques. La première, c’est de multiplier les interventions en changeant sans cesse de sujet. Il s’agit d’étourdir les observateurs mais, à la longue, le risque est d’apparaître comme un Louis de Funès ou un Christian Clavier de la politique. Pour éviter un tel sort, la seconde technique consiste à se réserver un domaine d’élection, où la volonté présidentielle peut effectivement s’exercer. Telle est bien la fonction de la lutte contre l’immigration dite subie : montrer que le volontarisme présidentiel n’est pas un vain mot. Parce qu’expulser, c’est techniquement possible, il suffit de se donner des objectifs d’expulsions chiffrés, et d’appeler efficacité le fait de les tenir. Le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Thomas Hammarberg, l’a bien compris : pour lui, la seule raison d’être de ces quotas, c’est « la capacité de l’administration à les atteindre. » D’une manière générale, la « culture du résultat » dont se réclame Nicolas Sarkozy se soucie moins des résultats obtenus que de leur aptitude à accréditer l’efficacité de la volonté du chef. À l’image de la gouvernance d’entreprise qui l’inspire, le régime actuel fonctionne avant tout au « crédit » : selon cette approche, l’entreprise mise moins sur la pertinence de son projet économique que sur le prestige qui s’attache à des rendements censés manifester son efficacité. La politique du chiffre dans le domaine de l’immigration n’est donc pas un à-côté de la politique générale de Nicolas Sarkozy, mais à la fois son révélateur et sa clé de voûte.

C’est un ouvrage qui fera date. Un beau livre de 450 pages très documenté sur la politique d’immigration de Nicolas Sarkozy. Intitulé cette France-là, il a été rédigé et édité à compte d’auteurs par un groupe d’universitaires, militants associatifs, journalistes constitués en une association baptisée, elle aussi cette France-là. En 2007, cette association s’était fait connaître par une campagne d’affichage. Une galerie de portraits d’étrangers expulsés de France (voir la photo ci-contre). Demain, jeudi 26 février, cet ouvrage sera distribué gratuitement, par porteur spécial, à tous les parlementaires, ministres, préfets, membres du Conseil constitutionnel, du Conseil d’Etat, de la Cour de cassation, de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde), etc. Il sera disponible en librairie le 6 mars. Michel Feher, philosophe et président de Cette France-là en résume les principaux points.

Nicolas Sarkozy se vante d’avoir été le premier chef d’Etat à doter la France d’une véritable politique d’immigration, qu’en pensez-vous ?

Disons plutôt qu’il est le premier à utiliser l’immigration comme faire-valoir du volontarisme en politique. Nicolas Sarkozy part du constat que les gens ne croient plus en la politique parce que les politiciens ne cessent de se réfugier derrière la complexité du monde pour justifier leur impuissance. Aussi se donne-t-il pour objectif de réhabiliter l’action publique en montrant que « quand on veut, on peut ». Mais quand la réalité résiste à sa volonté, que faire ? Le Président recourt à deux techniques. La première, c’est de multiplier les interventions en changeant sans cesse de sujet. Il s’agit d’étourdir les observateurs mais, à la longue, le risque est d’apparaître comme un Louis de Funès ou un Christian Clavier de la politique. Pour éviter un tel sort, la seconde technique consiste à se réserver un domaine d’élection, où la volonté présidentielle peut effectivement s’exercer. Telle est bien la fonction de la lutte contre l’immigration dite subie : montrer que le volontarisme présidentiel n’est pas un vain mot. Parce qu’expulser, c’est techniquement possible, il suffit de se donner des objectifs d’expulsions chiffrés, et d’appeler efficacité le fait de les tenir. Le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Thomas Hammarberg, l’a bien compris : pour lui, la seule raison d’être de ces quotas, c’est « la capacité de l’administration à les atteindre. » D’une manière générale, la « culture du résultat » dont se réclame Nicolas Sarkozy se soucie moins des résultats obtenus que de leur aptitude à accréditer l’efficacité de la volonté du chef. À l’image de la gouvernance d’entreprise qui l’inspire, le régime actuel fonctionne avant tout au « crédit » : selon cette approche, l’entreprise mise moins sur la pertinence de son projet économique que sur le prestige qui s’attache à des rendements censés manifester son efficacité. La politique du chiffre dans le domaine de l’immigration n’est donc pas un à-côté de la politique générale de Nicolas Sarkozy, mais à la fois son révélateur et sa clé de voûte.

N’est-ce pas une forme de populisme ?

Cette politique se fait sur le dos d’une minorité fragile. Et cela évoque effectivement des précédents inquiétants. Toutefois, dans les années 30, le populisme s’en prenait aux étrangers en les accusant de corrompre une identité française immuable. Il s’agissait de protéger la Nation contre la menace cosmopolite. Là, le discours est pratiquement inversé. On nous dit que pour maintenir une société ouverte, démocratique, accueillante à la diversité, il faut filtrer les frontières et éloigner les indésirables, car les candidats au séjour appartiennent souvent à des cultures rétrogrades et antidémocratiques. Ce n’est pas un hasard si Nicolas Sarkozy accorde autant d’importance dans ses discours à l’égalité des sexes. N’est-ce pas ainsi qu’il définit l’identité nationale ? En clair, c’est justifier le contrôle obsessionnel des frontières au nom de nos valeurs les plus progressistes. Cette articulation entre ouverture et fermeture est inédite dans le discours politique.

Pourquoi l’opposition ne démonte-t-elle pas cette rhétorique ?

La doxa dit que cette politique est populaire. Or, la gauche modérée souffre d’avoir perdu les classes populaires, et comme celles-ci sont supposées ne pas aimer les étrangers, les socialistes ne vont pas prendre de risques. Mais outre sa pusillanimité, la gauche commet un contresens politique en déclarant : « on fera la même chose que la droite, mais avec plus d’humanité ». Autrement dit, la droite est raisonnable mais manque de cœur – alors que c’est la rationalité de la politique actuelle qui pose problème. Pour sa part, la gauche radicale s’efforce courageusement de conjurer l’éventuelle xénophobie des classes populaires en les invitant à la solidarité avec les étrangers au nom d’une commune précarité. Mais selon elle, la principale préoccupation de Nicolas Sarkozy en matière d’immigration serait de fournir aux patrons une main d’œuvre corvéable à merci. Il nous semble que c’est une erreur d’analyse : comment expliquer en effet que la majorité des étrangers expulsés correspondent à ce signalement ? Ne voit-on pas se former des associations de petits patrons mécontents qu’on les prive de leurs salariés ? Bref, gauche modérée et gauche radicale se retrouvent pour gratifier la politique d’immigration d’une rationalité économique – pragmatisme trop froid ou utilitarisme cynique. Or il n’en est rien : le traitement de l’immigration s’inscrit dans une recherche politique du crédit et non dans la poursuite économique du profit. Le néolibéralisme n’est pas le libéralisme.

Distinguer immigration « subie » et immigration « choisie » a-t-il selon vous un sens ??

C’est effectivement le trait distinctif de la rhétorique présidentielle. Mais encore une fois, il s’agit d’une rationalité politique qui ne doit rien au pragmatisme économique. Le problème qui se pose à la droite française est le suivant : comment fidéliser l’ancien électorat du Front national sans priver les employeurs de la main-d’œuvre dont ils ont besoin ? La solution de Nicolas Sarkozy consiste à dire qu’il y a deux catégories d’immigrés : « subis », dont l’immigration familiale serait la source et que l’on peut renvoyer chez eux, et « choisis », qu’il est bon d’accueillir en fonction de la relance sélective de l’immigration de travail. Seulement cette division n’a aucun sens : car les travailleurs « choisis » ont ou auront une famille, tandis que les étrangers « subis » de l’immigration familiale travaillent ou travailleront.

Les étrangers font-ils concurrence aux nationaux sur le marché du travail ?

Quand la main d’œuvre étrangère se substitue à la main d’œuvre nationale, cela peut effectivement faire baisser les salaires. En revanche, quand il y a complémentarité entre ces deux types de main d’œuvre, ce qui est largement le cas dans un marché du travail segmenté, les salaires des Français ne baissent pas, au contraire. Tous les économistes sérieux s’accordent sur ce point.

La politique d’immigration de Sarkozy a-t-elle des effets pervers ?

En termes d’intégration, on ne peut que le constater. Nicolas Sarkozy dit qu’il ne faut pas pénaliser les étrangers qui ont fait l’effort d’être en règle. Pour mieux intégrer les uns, il faudrait expulser les autres et, à cette fin, les interpeller. Mais sur quels critères ? En ciblant ceux qui ont l’air étranger. Le climat de suspicion que crée une telle pratique ne peut qu’avoir un impact négatif sur ceux que l’on cherche à intégrer (sans parler des « minorités visibles », pourtant bien françaises) et tend en outre à dissuader les immigrés « choisis » de venir en France. En revanche, la multiplication des interpellations sert la culture du résultat en vigueur au sein de la police. Celle-ci est en effet jugée efficace lorsqu’elle affiche un bon « chiffre » de délits constatés et élucidés. Or, à la différence d’un vol ou d’un assassinat, des délits tels que les infractions au droit du séjour présentent l’avantage d’être simultanément constatés et élucidés…

Pourquoi n’entend-on aucun contre-discours sur l’immigration dans la société ?

La seule opposition réelle vient des associations mais, malgré leurs mobilisations, elles ne représentent pas un lobby très puissant. Dans d’autres domaines, comme la santé ou l’éducation, les ministres sont confrontés à la compétence de syndicats puissants. Ils sont donc obligés d’avoir en retour un minimum de connaissances dans leur domaine de responsabilités. A contrario, on ne peut qu’être frappé par la grande ignorance des politiques sur les questions d’immigration. C’est une raison d’être de notre travail : par un discours argumenté, mettre en cause la rationalité de la politique menée – et pas seulement nous indigner de ses conséquences.

Avec la crise, certains gouvernements étrangers, britannique notamment, on imaginé de nouveaux dispositifs pour renvoyer les étrangers chez eux, on ne voit rien poindre de la sorte en France, pourquoi ?

Nicolas Sarkozy est encore dans une phase où il pense pouvoir agir sur la crise elle-même. Mais s’il s’en révèle incapable, on peut craindre qu’il réinvestisse le domaine où sa volonté rencontre moins de frustrations.

Propos recueillis par Catherine Coroller

Cette interview a été publiée en version courte dans Libération papier daté du 25 février, accompagnée d’autres articles.

Contact
Nous contacter
Lettre d'informations
recevez par mail l'actualité de Cette France-là. S'inscrire.