« Elites tordues » : Éric Besson et le populisme

La chronique d’Eric Fassin

publié le 1er mars 2009

EN 2007, ÉRIC BESSON A PUBLIÉ DEUX PAMPHLETS. EN JANVIER, POUR LE PARTI SOCIALISTE, IL DÉNONÇAIT LES INQUIÉTANTES RUPTURES DE M.SARKOZY. En mars, il retournait la polémique contre la candidate socialiste : Qui connaît Madame Royal ? Ce revirement spectaculaire n’empêchait pas, d’un texte à l’autre, une même détestation du populisme. Ainsi contre Nicolas Sarkozy, ministre « médiocre » qui « noie dans le mouvement perpétuel » ses échecs : celui-ci enfilerait « la combinaison qu’un Le Pen laisse parfois au vestiaire de “celui qui dit tout haut ce que les Français pensent tout bas”. Un jugement à l’emporte-pièce, une provocation suivie d’une polémique, le tout conclu par un sondage qui démontrerait que Sarkozy a les élites contre lui mais le peuple avec lui et le tour est généralement joué. » Deux mois plus tard, Eric Besson s’en prenait à la « démagogie » de Ségolène Royal, taxée de « populisme » – « pour rester modéré » : « On est en France, pas en Amérique latine, même si des ressemblances sont troublantes. » « Opposer les politiques et les Français », ce serait « acclimater le poujadisme dans le discours de la gauche ». Bref, dans son inconstance, la haine du populisme est une constante ; il est vrai que lui-même fait figure d’expert, au sein du Parti socialiste puis en tant que secrétaire d’Etat.

Appelé en janvier 2009 au ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, Eric Besson ne se contente pas d’assumer l’héritage de Brice Hortefeux, par exemple en annonçant les décrets d’application pour un recours aux tests ADN lors des demandes de regroupement familial. Il y ajoute sa marque : dans une circulaire aux préfets du 5 février, le ministre propose en effet de récompenser d’un titre de séjour tout « immigré clandestin victime de proxénétisme ou d’exploitation » qui dénoncerait ses passeurs : « Oui, sortez de vos ateliers, quittez vos caves […] et coopérez avec nous pour démanteler ces filières. Vous serez bien accueillis, nous vous aiderons. » Mais quand les associations de défense des immigrés s’indignent de cet appel, sans garantie véritable pour les « délateurs » qui exposeraient leurs familles aux représailles, le ministre s’indigne en retour : « Il faut être tordu pour sortir ce langage de Deuxième Guerre mondiale. Le peuple, lui, comprend bien qu’il y a des victimes et des bourreaux. » Bref, il n’y aurait « que des élites tordues pour parler de délation ». Le voici reprenant à son compte la rhétorique populiste, renonçant à ce qui semblait constituer, au-delà des incohérences apparentes, sa cohérence profonde.

Comment comprendre ce nouveau revirement, si loin de l’image qu’Eric Besson affichait encore en janvier lors de son colloque sur le « nouveau capitalisme » ? Il se flattait d’y inviter non seulement des personnalités politiques comme Nicolas Sarkozy, Tony Blair et Angela Merkel, mais aussi, en guise d’experts, « quatre prix Nobel » (parmi lesquels il n’hésitait pas à compter Francis Fukuyama…). L’entretien qu’il donne dans Le Monde du 21 janvier éclaire cette « rupture tranquille ». Interrogé sur le réquisitoire implacable que son premier pamphlet consacrait aux lois Sarkozy sur l’immigration, il répond : « Je suis totalement responsable de ce rapport, mais la vérité est que je n’ai pas écrit un mot sur la partie concernant l’immigration. Ce n’était pas ma compétence. Les socialistes le savent. Mais j’assume ce que le PS a dit pendant toute la période où j’étais au sein de sa direction. »

On peut se demander ce que le nouveau ministre « assume ». En effet, le rapport ne se contentait pas de mettre en garde contre « le risque très fort de mettre en cause des droits fondamentaux », ni d’exposer « les effets dévastateurs », en termes humains, de la « politique du chiffre ». Il en montrait aussi l’inefficacité économique et les effets sociaux pervers : « Nicolas Sarkozy fabrique des sans-papiers, lui qui prétend lutter contre l’immigration clandestine », et si la loi est « officiellement destinée à intégrer les immigrés », en réalité, elle « les déstabilise en organisant leur précarité ». Or, c’est justement l’irrationalité démontrée de cette politique qui explique le propos paradoxal de l’expert devenu ministre. Explicitement, il se déclare incompétent en matière d’immigration – et ce, au moment même d’en assumer la responsabilité politique. Implicitement, il reconnaît que la critique développée dans le rapport émanait d’experts compétents. Sa réponse est donc un aveu : la politique actuelle d’immigration, loin de supposer la compétence, s’y oppose. C’est qu’à défaut d’être rationnelle, elle se veut populiste. Voilà pourquoi Eric Besson vitupère aujourd’hui contre les « élites tordues », quitte à se trahir lui-même : le ministre est condamné à renier l’expert. É.F.

Regards n°60, mars 2009

Contact
Nous contacter
Lettre d'informations
recevez par mail l'actualité de Cette France-là. S'inscrire.