L’État français, dernier refuge de la « culture du résultat »

publié le 26 avril 2009

Auteur Michel Feher

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Les mécanismes qui ont précipité la crise financière sont aujourd’hui connus. Quant aux pratiques qui en sont la cause, nul ne se risque plus à les imputer aux errements de quelques banquiers irresponsables. On sait qu’elles relèvent d’une culture dont les marchés financiers constituent l’élément moteur et qui a imposé aux entreprises un mode de gouvernance davantage axé sur la majoration de leur valeur actionnariale à court terme que sur l’optimisation pérenne de leur profitabilité.

Au coeur d’une telle culture, figure une conception particulière de « l’obligation de résultat », qui astreint les gestionnaires de capitaux à obtenir les plus hauts rendements possibles. Il s’agit pour eux de satisfaire les détenteurs de titres en leur offrant des dividendes élevés, notamment lorsque ces actionnaires sont des fonds spéculatifs qui investissent sur cette seule base, et plus généralement d’assurer le « crédit » de la compagnie pour laquelle ils travaillent, c’est-à-dire d’entretenir la confiance dans sa faculté de reproduire ou d’améliorer encore ses rendements dans un futur proche.

Loin d’apparaître comme des parasites de l’appareil de production, les spéculateurs sont dans ce régime les destinataires privilégiés de l’activité entrepreneuriale : celle-ci ne cherche pas tant à se protéger de leurs manoeuvres qu’à se conformer à leurs critères pour influer sur leurs calculs.

En résulte un monde où l’entretien d’une « aire de jeu » livrée aux appréciations des marchés financiers exige non seulement que le champ des transactions soit dérégulé, en sorte de permettre aux agents d’atteindre les objectifs qui accréditent leur efficacité, mais encore que celle-ci soit définie et mesurée par des agences de notation dont la préoccupation prioritaire est l’évolution de la valeur boursière d’une entreprise.

Pour se maintenir, un pareil régime mise à la fois sur l’allégeance de ses exécutants et sur la mise à l’écart des « lanceurs d’alerte ». La loyauté des premiers procède de leur étroite dépendance à l’égard des instances dirigeantes qui indexent les rémunérations aux résultats à obtenir mais aussi, et à titre de compensation, des libertés dont ils disposent, sur les plans du droit et de l’éthique, pour atteindre ces mêmes résultats.

Quant à la neutralisation des seconds, elle passe par l’homogénéisation des modes d’évaluation de la performance entrepreneuriale, et donc par la marginalisation des points de vue susceptibles de mettre en cause la pertinence économique, sociale et environnementale des chiffres censés témoigner de l’efficacité d’une entreprise ou du travail de ses employés.

Il reste qu’à eux seuls, ni l’esprit de corps de ses agents ni l’étouffement des questionnements portant sur le bien-fondé de ses objectifs ne suffisent à préserver la « culture du résultat » des soupçons auxquels l’expose la circularité de son fonctionnement. Pour conjurer la méfiance qui menace la valorisation des actifs, encore faut-il s’assurer de la docilité des exclus de la distribution des dividendes en leur permettant d’emprunter une part des liquidités que la spéculation génère. Or on sait qu’emportés par leur élan, les pourvoyeurs de crédit n’ont pas conservé les provisions requises pour garantir ces emprunts indispensables à la perpétuation de leur empire.

Est-ce à dire que la « culture du résultat » est désormais « discréditée » ? Il est assurément trop tôt pour le dire ; d’autant que les lieux où elle demeure à l’oeuvre ne sont pas toujours ceux que l’on imaginerait les plus propices à son implantation.

Tel est en particulier le cas de l’Etat français, depuis que Nicolas Sarkozy s’est promis de rompre avec l’« inefficacité » de ses prédécesseurs. Dès son arrivée au ministère de l’intérieur, en 2002, et davantage encore depuis son élection, le président de la République n’a eu de cesse de convertir les agents de l’Etat à une culture directement importée des branches à hauts rendements du secteur privé. Or force est de reconnaître que ses efforts ont porté leurs fruits.

La « politique du chiffre » est en effet la marque de fabrique du pouvoir actuel, et pas seulement en matière d’immigration. Dans l’ensemble des ministères et administrations préfectorales, l’aptitude des agents de l’Etat à réaliser les objectifs chiffrés qui leur sont fixés détermine non seulement l’évolution de leurs carrières mais aussi l’efficacité que le gouvernement entend s’attribuer et surtout la performativité que le président de la République prête à sa propre volonté. D’une manière générale, les rendements exigés de l’administration sont bien là pour entretenir le crédit de l’exécutif.

Parce que la signification des chiffres affichés réside exclusivement dans le mérite dont se pare une administration apte à les réaliser, il importe que ce qu’ils désignent ne fasse jamais l’objet d’évaluations indépendantes : il n’y aura donc aucune étude consacrée à l’effet des « éloignements » programmés de sans-papiers sur l’économie française ou sur l’intégration des étrangers en situation régulière, et pas davantage de rapport officiel destiné à établir si le taux d’élucidation des délits constatés est une bonne mesure de l’efficacité policière. (Pour l’augmenter, les policiers ne sont-ils pas incités à privilégier les infractions où constatation et élucidation se confondent, tels que l’outrage à agent ou la possession de drogue, au détriment des délits plus longs à élucider, tels que les vols ou les trafics ?)

De même, nul examen ne viendra éprouver l’efficacité des réformes censément conçues pour améliorer les performances de la recherche universitaire, des hôpitaux ou de la justice. Car « cultiver » le résultat, c’est tout à la fois le numériser, l’exhiber et l’abstraire de ces implications concrètes.

Enfin, l’autoritarisme distinctif de la présidence de Nicolas Sarkozy participe lui aussi d’un mode de gouvernement dont le souci majeur est la conjuration du discrédit de ceux qui le mettent en oeuvre. Un président qui compte sur les hauts rendements imposés à ses subordonnés pour accréditer le pouvoir de sa volonté sera en effet enclin à qualifier d’outrages les critiques qui, exposant la vacuité des chiffres affichés, sont susceptibles d’affecter négativement la valeur de son « titre ».

En dépit du désastre économique et social auquel elle a conduit, la culture du résultat continue donc d’être à la fois exaltée par le locataire de l’Elysée et appliquée par les ministres et les préfets qui travaillent sous ses ordres. Bien plus, Nicolas Sarkozy n’hésite pas à présenter son renforcement au sein de la fonction publique comme un remède aux maux qu’elle a provoqués dans le secteur privé.

L’Etat français, dernier bastion des golden boys ? Le paradoxe serait cocasse si la récente adhésion du président de la République au "« retour de l’État »" ne laissait craindre une extension inédite des ravages causés par la culture du résultat.

Tribune parue dans Le Monde, édition du 26 avril 2009

Michel Feher est philosophe, président de l’association Cette France-là

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