L’Humanité : « Ce ministère qui change tout »

Entretien avec Emmanuelle Cosse

publié le 3 avril 2009

Entretien avec Emmanuelle Cosse [1], l’une des auteurs de Cette France-là.

Y a-t-il une véritable rupture dans la politique migratoire de Nicolas Sarkozy ?

Emmanuelle Cosse. Le mot « rupture » est un peu fort, mais une innovation, c’est certain. Par exemple, l’autonomie donnée aux préfets est totalement nouvelle. Le renforcement de l’autorité préfectorale est la clef de voûte de la mise en oeuvre de la politique de Nicolas Sarkozy. Les préfets sont aussi davantage contrôlés : leur action est quantifiée. On se souvient qu’en septembre 2007 Brice Hortefeux convoque les préfets qui ne remplissent pas leurs quotas d’expulsions. Dans la lettre de mission de Brice Hortefeux, Nicolas Sarkozy expose toute sa politique : augmenter les objectifs de reconduite à la frontière, l’immigration choisie plutôt que subie, etc. Cela démontre un véritable changement dans la conception même de la politique.

En quoi la création du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale marque-t-elle un tournant ?

Emmanuelle Cosse. Le rapprochement entre identité nationale et immigration est inédit. Le nom de ce ministère signifie que le contrôle de l’immigration va permettre de protéger l’identité nationale. C’est un discours extrêmement violent. Il y a un avant et un après la création du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Sarkozy utilise l’immigration comme preuve de sa capacité à agir.

Dans Cette France-là, vous concluez justement à l’irrationalité économique de cette politique…

Emmanuelle Cosse. Nicolas Sarkozy insiste sur l’aspect rationnel et pragmatique de sa politique : il faut faire le tri entre les étrangers et donner des droits à ceux qui répondent à nos besoins. En plus du côté humain intolérable de cette politique, économiquement ce n’est ni viable ni rationnel. La stratégie d’expulsion se révèle très coûteuse pour mettre dehors des personnes qui produisent des richesses. Le mouvement des travailleurs sans papiers le prouve. Ces gens qui travaillent ici depuis dix ou quinze ans, sont une des clefs de voûte de l’économie française.

Brice Hortefeux justifiait sa politique d’expulsion par un avertissement donné aux pays de départ. Ces menaces sont-elles efficaces ?

Emmanuelle Cosse. Depuis les années 1970, les politiques de fermeture des frontières n’ont jamais montré leur capacité à juguler l’immigration. L’accent mis sur les policiers pour qu’ils expulsent plus a eu une certaine efficacité : davantage de personnes ont été expulsées. Cette politique d’expulsion a un effet sur les sans-papiers, qui vivent encore plus dans la précarité, mais ça ne joue certainement pas sur les flux. Les immigrés continueront à venir en France tant qu’on aura besoin d’eux, quelles que soient les politiques. Même le rapport Attali dénonçait cette stratégie de fermeture des frontières. La France a besoin d’une main-d’oeuvre apportée par les flux migratoires. Cette politique a aussi un effet sur nous, en tant que citoyens français détenteurs de l’identité nationale. Car c’est bien au nom de notre identité qu’on fait cette politique.

Comment expliquez-vous le peu de réactions associatives et politiques face à cette politique migratoire ?

Emmanuelle Cosse. Il y a un tournant en 2004 avec la création du Réseau Éducation sans frontières qui sort des réseaux militants habituels. À gauche, seuls les Verts ont développé un discours sur l’immigration depuis longtemps. Où sont les socialistes sur les questions migratoires depuis trois ans ? Il faut rappeler la nullité et l’inconsistance du programme de Ségolène Royal en 2007, qui rejoint même celui de Nicolas Sarkozy sur certains points… La gauche de gauche est un peu en train de bouger. Le discours de la LCR allait rarement au-delà de la dénonciation de l’exploitation des sans-papiers. Le Parti communiste a un engagement assez fort, notamment législatif. Mais on ne l’a pas entendu très fortement dénoncer l’ampleur de cette politique dans sa globalité. Mais il est vrai que les Verts, le PCF et le NPA n’ont pas les mêmes marges de manoeuvre que le PS pour se faire entendre.

Propos recueillis par Marie Barbier.

Notes

[1]Rédactrice en chef du mensuel Regards.