L’immigration, outil de propagande

Les Inrockuptibles

publié le 24 mars 2009

La politique d’immigration n’a qu’une raison d’être : servir Sarkozy. C’est la conclusion d’une étude menée dans Cette France-là, ouvrage collectif et citoyen, qui en dénonce les incohérences.

Comme deux mille fonctionnaires, parlementaires, élus, magistrats, le cabinet d’Eric Besson a reçu le premier volume de Cette France-là (6 mai 2007-30 juin 2008). Cet ouvrage collectif de contre-expertise a pour ambition de dresser un état des lieux annuel de la politique d’immigration choisie par le chef de l’Etat. Invité le 4 mars au Grand Journal de Canal+, le ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale ne semble guère au courant lorsque l’animateur Ali Baddou lui tend un exemplaire. “Le lendemain, son assistante a appelé pour en recevoir dix de plus”, raconte le philosophe Michel Feher, président du collectif à l’origine du projet. D’un coup, le ministre soupèse le sobre pavé noir et lance : “Je connais ces gens, ils sont pour la liberté de circulation des sans-papiers.” Cette simple phrase résume à elle seule le fondement de la politique que l’ancien socialiste a accepté de promouvoir : le mensonge. “Il n’y a rien dans ce livre qui défende cette position. Les Etats-nations ont le droit de réguler les flux migratoires. Toute la question est de savoir comment ils l’exercent”, rétorque Michel Feher au ministre.

L’objectif des auteurs (chercheurs, enseignants, militants, journalistes) est de recenser et d’analyser au plus près la politique d’immigration, clef de voûte du mandat de Nicolas Sarkozy, depuis son entrée en fonction jusqu’à la fin de son quinquennat. Il est ici question de rigueur et de finesse d’analyse et non de dénonciations ou de raccourcis. Trop contre-productif.

Il aura d’ailleurs suffi à Philippe Lioret, le réalisateur de Welcome, de prononcer le mot “Juif” dans une interview donnée à La Voix du Nord pour que Besson s’en empare et retourne l’indignation pour le sommer de s’excuser. Si cette joute participe du buzz autour du film, elle a aussi l’avantage pour le ministre de détourner l’attention de la situation dramatique des migrants de Calais et de la répression des associations. A l’opposé de cette rhétorique, Cette France-là met en doute avec force arguments la rationalité de la politique d’immigration. C’est toute sa puissance.

A l’origine du projet, il y a l’association Cette France-là. Pendant la campagne présidentielle de 2007, elle avait lancé une campagne d’affichage avec des portraits de personnes expulsées sous-titrés “Cette Francelà, vous l’aimez ? Vous pouvez la changer”. Avec l’élection de Nicolas Sarkozy, ses membres décident alors de travailler à la rédaction d’annales des effets de la politique d’immigration. Dans la première partie de ce premier tome, ils présentent 80 témoignages bouleversants de personnes ayant fait l’objet d’une mesure d’“éloignement” ubuesque, parmi les 29 847 de 2008. Les deuxième et troisième parties sont consacrées aux concepteurs et acteurs d’une politique et d’une procédure déshumanisées dans lesquelles les préfets tiennent une place centrale.

Dans la dernière partie, les auteurs mettent en lumière les contradictions et paradoxes de cette politique. La dichotomie introduite entre l’immigration dite “choisie” (besoins des employeurs) et “subie” (familiale) est en cela emblématique de la schizophrénie française. Les “choisis” ont aussi une famille et les “subis” forment une maind’oeuvre dont le patronat a besoin. Mais surtout, cette politique, au lieu d’attirer les travailleurs dont l’économie française aurait besoin comme le prône la politique de Sarkozy, elle les en dissuade !

C’est sous l’incohérence que Cette France-là va chercher avec brio la véritable raison d’être de la politique : l’utilisation de l’immigration comme faire-valoir du volontarisme en politique. “Sarkozy est persuadé que le politique a besoin d’être réhabilité. Mais quand le volontarisme ne marche pas, il faut développer des techniques de dissimulation”, développe Michel Feher. Le président a développé deux techniques : changer constamment de sujet et se réserver des domaines dans lesquels “quand on veut, on peut”. C’est là qu’intervient la “politique du chiffre” et “la culture du résultat”. Selon le commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Thomas Hammarberg, la seule raison d’être des quotas “est la capacité de l’administration à les atteindre”. Donc d’incarner le volontarisme de Sarkozy. “Cette manière d’instrumentaliser une minorité à la seule fin de mettre en scène le pouvoir du chef est dangereuse pour la démocratie”, explique le philosophe. Il compare cette politique avec celle des rendements boursiers : “La politique du chiffre est une politique du crédit, elle sert à entretenir le crédit du gouvernement.

Cette technique du rendement, inspirée de la gouvernance managériale néolibérale, s’applique aujourd’hui à d’autres administrations. L’efficacité d’un commissariat est ainsi mesuré par son taux d’élucidation. Les agents se concentrent sur des délits ne nécessitant pas d’enquête comme les outrages à agent, les possessions de drogue et les interpellations de sans-papiers. “Après la crise économique, l’Etat français est le dernier endroit où la politique absurde du résultat est encore considérée”, conclut Michel Feher.

Anne Laffeter

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