Les femmes au service de l’identité nationale

publié le 25 novembre 2009

La contribution d’Éric Fassin, membre de Cette France-là, a été publiée pour la première fois le 2 novembre 2009 sur le blog de l’Observatoire des questions sexuelles et raciales.

Pendant la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy lançait l’idée d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale qui allait lui donner la victoire : selon le mot d’Éric Besson relançant aujourd’hui le même « grand débat », c’était « piquer » ses valeurs au Front national.

Sans doute, déjà à l’époque, beaucoup ont-ils protesté, à commencer par les historiens qui allaient démissionner de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration : en réunissant immigration et identité nationale pour les opposer, le futur Président ravivait une xénophobie politique qui rappelait de sombres années. Celui-ci s’en défendait vigoureusement, en particulier dans un spot de campagne télévisé : « Je crois à l’identité nationale. La France n’est pas une race, la France n’est pas une ethnie, la France est une communauté de valeurs, c’est un idéal, c’est une idée. »

Mais quel contenu donner à cette identité républicaine ? La réponse venait aussitôt : « Les femmes, en France, sont libres, comme les hommes, libres de circuler, libres de se marier, libres de divorcer. Le droit à l’avortement, l’égalité entre les hommes et les femmes, ça fait partie aussi de notre identité. » Autrement dit, s’il reprend « l’idée que la France vient de bien loin », c’est pour ajouter une touche de modernité démocratique : la France aurait toujours déjà été la patrie des droits de l’homme, mais aussi de la femme. À défaut du drapeau tricolore et de la Marseillaise, ne nous explique-t-on pas, depuis les Marianne de la diversité, que cette allégorie féminine de la France républicaine serait au fond un symbole féministe ?

Pour qui s’en étonnerait, on renverra à un autre regard historique, celui de Max Gallo, l’un des hérauts de l’identité nationale, répondant aujourd’hui à l’invitation de l’Institut Montaigne. Le vote des femmes ne date que de la Libération ? Certes, mais « l’égalité a été pratiquée avant d’être admise. » En effet, « qu’on pense à l’amour courtois, aux Reines, aux courtisanes et aux favorites, aux salons du dix-septième siècle, aux femmes savantes, à Émilie du Châtelet et à Voltaire. Est français celui qui sait pratiquer l’amour courtois, reconnaître l’égalité ou la supériorité des femmes. » À force d’égalité, c’est donc leur supériorité que la France a su reconnaître.



Pourquoi la « démocratie exclusive » de la fraternité, selon la formule de Geneviève Fraisse, cède-t-elle aujourd’hui la place à la « démocratie sexuelle », qui consacre la liberté des femmes et l’égalité des sexes ? C’est bien sûr pour signifier la différence entre « eux » et « nous » qu’exprime l’intitulé du Ministère, et que rappellent les images du clip de campagne : lorsqu’il parle de l’égalité entre les hommes et les femmes, Nicolas Sarkozy apparaît tour à tour en train de serrer la main d’une femme noire douloureuse, et d’embrasser des femmes blanches rayonnantes. C’est évoquer sans les nommer les campagnes médiatico-politiques répétées, du voile à la burqa, en passant par les « tournantes » et les mutilations génitales, la polygamie et les mariages forcés, qui renvoient toutes à l’altérité radicale d’une religion, l’islam, ou d’une culture, africaine, également renvoyées à leur origine et racialisées.

C’est donc en négatif que l’identité française est aujourd’hui redéfinie en termes féministes –« nous » ne prenons sens que par contraste avec « eux », tous ces autres inquiétants et indésirables, que faute de civiliser l’on choisit d’exclure et de reléguer. Mais les femmes ne servent pourtant pas qu’à cela, dans le dispositif actuel de l’identité nationale. Sexualiser la devise républicaine, en parlant de liberté sexuelle, d’égalité sexuelle, et, au lieu de fraternité, d’une laïcité pareillement conçue par rapport aux femmes, ce n’est pas seulement faire entrer les questions sexuelles dans la définition républicaine ; c’est aussi en évacuer toute autre dimension.



Par exemple, voici comment est définie « la France, un pays d’égalité », dans le Contrat d’accueil et d’intégration que doivent déjà signer les étrangers pour résider en France, depuis le 1er janvier 2007 : « L’égalité entre les hommes et les femmes est un principe fondamental de la société française. Les femmes ont les mêmes droits et les mêmes devoirs que les hommes. Les parents sont conjointement responsables de leurs enfants. Ce principe s’applique à tous, Français et étrangers. Les femmes ne sont soumises ni à l’autorité du mari, ni à celle du père ou du frère pour, par exemple, travailler, sortir ou ouvrir un compte bancaire. Les mariages forcés et la polygamie sont interdits, tandis que l’intégrité du corps est protégée par la loi. »



C’est rappeler l’article 3 du préambule de la Constitution (« la loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme ») ; mais c’est oublier toute référence à l’article premier (« tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés »), pour affirmer seulement qu’en France, « la religion relève du domaine privé. » Aux étrangers, on enseigne donc la démocratie sexuelle, mais non la démocratie raciale ou religieuse. 
Et moins encore la démocratie sociale, comme le révèle l’effacement de la fraternité. Il est vrai qu’Éric Besson a évoqué, une fois au moins, le « service public » parmi les éléments qui définissent l’identité nationale ; mais vu la politique économique actuelle, peut-être s’agissait-il d’un lapsus, ou encore de l’équivalent verbal d’un doigt d’honneur qu’affectionne notre ministre. Parler exclusivement d’égalité entre les sexes, ce n’est donc pas seulement opposer « eux » à « nous » ; c’est aussi, au moment où se creusent les inégalités socio-économiques, et alors même que les femmes en sont les premières victimes, du chômage à la retraite, mettre en parenthèses les inégalités de classes, qui sont aussi des inégalités sexuées.

Qu’est-ce qu’un Français — ou plus précisément, un bon Français ? Ce n’est pas quelqu’un qui évite les plaisanteries douteuses sur les Auvergnats, Brice Hortefeux nous l’a appris. Ce n’est pas quelqu’un qui méprise les privilèges de la naissance, nous le savons grâce à Jean Sarkozy. Ce n’est pas davantage quelqu’un que troublent les inégalités économiques, le bouclier fiscal nous le confirme. Même la laïcité n’est pas un critère si solide : Nicolas Sarkozy lui-même serait sinon un mauvais français, lui qui est allé prêcher la « laïcité positive » à Saint-Jean du Latran et même à Riyad.

Reste la démocratie sexuelle. Bien sûr, il n’est pas besoin de la mettre en pratique, comme le prouve le Manuel de guérilla à l’usage des femmes que son ex-épouse vient de consacrer à Éric Besson. Pour être un bon Français, il suffit de la revendiquer. Mais surtout, pour préserver la différence entre « eux » et « nous », il est essentiel de ne l’appliquer qu’à « nous », et pas à « eux ». Par exemple, Éric Besson revendique le droit à la vie privée, en poursuivant un magazine « people » qui publie des photographies le montrant avec sa nouvelle compagne. Les couples binationaux qui tentent de vivre en France malgré la politique d’immigration « subie » savent pourtant bien que la différence de nationalité, et a fortiori d’âge, leur ôte tout droit à la vie privée : suspects a priori, ils sont exposés à toutes les intrusions policières et bureaucratiques dans leur intimité. Bref, il faut préciser la phrase de Nicolas Sarkozy : en France, les femmes sont libres, à condition que ce soient les nôtres — c’est-à-dire, plus précisément, les compagnes de certains d’entre nous.

Pour prolonger cette lecture, vous pouvez lire unsecond article d’Eric Fassin sur le même sujet mais dans une perspective différente.