« Les gauches doivent enfin dire que l’immigration n’est pas un problème »

publié le 24 novembre 2009

Cette interview de Michel Feher, réalisée par Marie Barbier, a été publiée le 13 novembre 2009 sur le blog Laissez-passer.

Michel Feher, philosophe, président de l’association « Cette France-là », décortique la politique migratoire mise en place depuis l’élection de Nicolas Sarkozy. Outre sa brutalité, elle est surtout incohérente, dit-il, et les partis de gauche peinent à faire passer ce message.

Eric Besson prétend qu’il fait la même politique que Jean-Pierre Chevènement et Daniel Vaillant [1]. Est-ce le cas ?

Depuis 1974 et l’arrêt officiel de l’immigration de main d’œuvre, tous les gouvernements considèrent l’immigration comme un problème : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». De ce point de vue là, on peut parler de continuité. Mais il existe aussi des ruptures. Depuis 2007, l’immigration a pris une importance énorme tant dans la pratique que dans la rhétorique gouvernementales. Du côté des pratiques, l’affichage des quotas de sans-papiers à expulser et le soupçon jeté sur l’immigration familiale se traduisent par une brutalité et une répression sans précédent — toutes les associations l’attestent — qui a d’abord pour fin de fidéliser l’ancien électorat du FN. En revanche, du côté de la rhétorique, le gouvernement ne dit plus seulement que l’immigration est un problème mais ajoute qu’elle peut être une chance, pour autant qu’on choisisse bien les migrants accueillis. Or comme, il ajoute que les critères de choix sont d’une part les besoins économiques de la France et d’autre part le respect, par les étrangers, des valeurs républicaines, le discours gouvernemental a pour double effet d’apaiser les craintes des électeurs se réclamant d’une droite humaniste et de gêner les partis se réclamant d’une gauche responsable.

Pourquoi faire de l’immigration un thème majeur ?

Outre l’efficacité du dispositif que je viens de décrire, il convient de souligner que le volontarisme revendiqué par Nicolas Sarkozy ne se réduit ni à un trait de caractère ni à une rhétorique creuse : c’est le ressort de son art de gouverner. Il s’agit pour lui de montrer que « quand on veut on peut » ; car à ses yeux c’est l’impuissance trop souvent exhibée par les politiques qui explique leur discrédit. Reste que, souvent, la réalité résiste à la volonté présidentielle. Si une telle éventualité lui laisse toujours l’option de changer de sujet – faute d’arracher la croissance avec les dents, on décide de lancer une politique de civilisation, puis d’unir les deux rives de la Méditerranée, etc. – Nicolas Sarkozy entend aussi se protéger du ridicule en préservant un terrain où quand il veut, il peut : ainsi, expulser 30.000 sans-papiers par an, il peut le faire, donc il juge bon de le vouloir, même si une telle mesure est aussi contraire aux intérêts du pays qu’aux valeurs que ses dirigeants revendiquent. En réalité, la vraie formule du volontarisme politique c’est « quand on peut, on veut ». Or, comme depuis le début de la crise, le chef de l’État peut de moins en moins – tout au moins pour ce qui est de moraliser le capitalisme, stimuler une croissance verte, conjurer les pertes d’emplois – il ne lui reste, comme il le disait lui-même aux parlementaires UMP, qu’à se concentrer sur les « trois i : immigration, insécurité, impôts ».

Politique des quotas, immigration choisie… quels sont les effets de la mise en place de cette politique ?

L’opposition entre immigration choisie et subie n’a aucun sens – autre que politique. Elle est censée nous dire que les immigrés de choix sont ceux qui viennent pour le travail, tandis que ceux qui viennent pour des raisons familiales sont un fardeau. Or, les étrangers issus de l’immigration familiale travaillent comme les autres, et ceux qui viennent au titre du travail ne vivent pas moins en famille que les premiers ! Mais si elle ne correspond à aucune réalité préexistante, cette distinction produit des effets pervers sur la réalité. D’une part, du fait de la multiplication des entraves au regroupement familial et aux mariages binationaux, les migrants dits choisis choisissent de s’installer ailleurs qu’en France. D’autre part, des immigrés qui contribuent d’autant plus à la prospérité du pays qu’ils travaillent beaucoup, pour un salaire de misère et dans des emplois que les Français refusent sont néanmoins qualifiés de « subis » et expulsés. Bref, la politique d’immigration fondée sur l’opposition choisis/subis est non seulement cruelle pour les étrangers qui la subissent véritablement et avilissante pour les Français qui l’exécutent mais également contre-productive du point de vue du pragmatisme économique dont se réclament ses concepteurs. Pour preuve, en 2008, année où Nicolas Sarkozy a convaincu de signer un très répressif « Pacte européen sur l’immigration et l’asile », la Commission européenne publiait son rapport annuel sur l’emploi en Europe, où on lit notamment que « (l)es immigrants récemment arrivés ont largement contribué à la croissance globale de l’économie et de l’emploi (près d’un quart) dans l’Union depuis 2000, sans qu’il y ait eu de répercussions majeures sur les salaires et les emplois nationaux. »

La politique migratoire de la France est donc irrationnelle ?

L’un des principaux enseignement de l’enquête menée par les auteurs de Cette France-là, c’est l’incohérence de cette politique au regard des objectifs qu’elle affiche – optimiser les bénéfices économiques de l’immigration, veiller à la cohésion sociale par une meilleure intégration des migrants, contribuer à l’édification d’un État de droit irréprochable et favoriser le développement des pays d’émigration. Sur tous ces points, les « résultats », chers à Nicolas Sarkozy, sont accablants. Aussi nous semble-t-il que c’est sur la plan de la rationalité qu’il convient d’attaquer la politique d’immigration. Pour leur part, les associations de défense des migrants préfèrent insister sur l’injustice d’une politique qui viole les droits des étrangers et contrevient aux engagements de la France, en tant que signataire de conventions internationales. Elles ont évidemment raison de dénoncer des pratiques moralement intolérables et juridiquement condamnables, mais j’ai peur que ce soit insuffisant. Car le vrai succès des gouvernants actuels est d’avoir réussi à faire passer la brutalité pour un gage d’efficacité. « Certes ils ne prennent pas de gants, mais au moins ils se bougent et obtiennent des résultats » : c’est ainsi que la droite décomplexée veut que l’on parle d’elle, et elle y parvient. Par conséquent, il convient de montrer que son activisme supposé relève d’une agitation fébrile et masque une inquiétante inefficacité

Comment expliquer qu’il y ait si peu de contre-propositions à la politique migratoire actuelle ?

Dans leur ensemble, les formations de gauches craignent que la défense des migrants ne soit pas une cause très populaire… en particulier au sein des classes populaires. Aussi, même lorsque leur programme est généreux, elles se gardent de leur mettre en avant. Mais au-delà de cette pusillanimité générale, il faut distinguer entre les diverses composantes de l’opposition. Pour le PS, même si quelques voix plus audacieuses cherchent à se faire entendre — notamment celle de la secrétaire nationale à l’immigration — on demeure largement prisonnier du partage entre le cœur et la raison. Autrement dit, conformément à la ligne Rocard de 1989 et de Chevènement en 1998, on concède que la régulation des flux migratoires est bien un « douloureux problème » (comme l’homosexualité selon Ménie Grégoire), mais on se targue de le résoudre avec davantage d’humanité et de souci de la légalité républicaine que la droite. Pour leur part, les Verts sont depuis toujours sur une position courageuse d’hospitalité et de respect des droits et libertés individuels. Toutefois, il leur reste encore à faire pour l’immigration ce qu’ils sont en train de réussir à propos de l’environnement, à savoir montrer que leur perspective ne relève pas d’un utopisme naïf mais au contraire d’un réel pragmatisme. Enfin, pour les différentes gauches de la gauche, l’opposition radicale à la politique menée — plus clairement manifestée au PCF et surtout au NPA qu’au Parti de gauche — me semble grevée par une difficulté doctrinale. Dans une perspective marxiste, en effet, les immigrés sont avant tout cette « armée de réserve » du capitalisme que les patrons font venir pour faire baisser les salaires. Or, si la politique actuelle répondait à cette logique libérale, le contrôle des flux migratoires ne serait certainement pas considéré comme un problème prioritaire. D’une part, comme l’indique le rapport de la CE sur l’emploi, les travailleurs migrants sont complémentaires plutôt que concurrents des nationaux et contribuent à la flexibilité du marché du travail. D’autre part, comme le montre un récent rapport de l’OCDE, les migrations Sud-Nord sont essentiellement fonction de la demande de travail dans les pays développés : contrairement aux marchés financiers, elles tendent donc à l’autorégulation. Par conséquent, ce n’est pas comme variables d’ajustement de la profitabilité des entreprises que le gouvernement envisage les étrangers — car de ce point de vue, les restrictions qu’il impose à l’immigration sont sans objet — mais bien comme faire valoir de sa propre efficacité. Or, la gauche de gauche peine toujours à concevoir que l’entretien d’une phobie à l’égard d’une minorité puisse être le ressort d’une politique, et non une simple diversion qui cache et révèle la réalité de la domination.

Doit-on rapprocher la situation actuelle des années 1930 ?

Dans la mesure où le gouvernement tend à projeter sur des flux migratoires pourtant très régulés les angoisses causées par la dérégulation des flux financiers, on peut dire que oui. En même temps, ce sinistre écho ne s’entend guère parce qu’il est recouvert par une rhétorique inversée. Dans les années 30, en effet, la menace représentée par les étrangers visaient avant tout des gens déracinés — le Juif, communiste et banquier — et corrosifs pour une identité nationale faite de sang et de terre. Aujourd’hui, au contraire, l’identité française telle que la vantent Nicolas Sarkozy et Éric Besson, n’est faite que de valeurs universelles, liberté, égalité — surtout entre les sexes —, laïcité, voire diversité et ouverture au monde. En revanche, les candidats à l’immigration sont quant à eux soupçonnés de ne pas adhérer à ces valeurs et de vivre selon un idéal de pureté dangereuse. Aussi est-ce pour garder une société mixte, diverse et ouverte que le gouvernement se donne pour mission de filtrer les frontières et de traquer les sans-papiers.

Quel serait, selon vous, le discours à tenir ?

Il faut avoir le courage de dire ce qu’aucun économiste n’ignore, à savoir que si l’emprise du capitalisme financier sur l’économie et la détérioration de l’environnement sont bien des problèmes vitaux et urgents, pour sa part, l’immigration n’en est pas un. Ou, plus exactement, si problème il y a, ce n’est pas dans l’immigration qu’il réside mais bien dans les effets de la politique d’immigration. Oser dire qu’il n’y a pas de problème — et le montrer, ce qui n’est pas très difficile — n’est pas seulement une affaire de courage et de réalisme pour la gauche , mais aussi une condition nécessaire si elle veut arrêter de perdre et de s’abîmer chaque jour davantage. J’ajouterai que la crise doit être un moment clé à cet égard où les partis de gauche pourraient dire qu’il est temps de cesser de s’occuper de problèmes qui n’en sont pas. Il devient totalement irresponsable d’inventer des problèmes à un moment où de véritables problèmes se posent avec autant d’acuité.

Démantèlement de la jungle, reprise des charters, enfants en rétention, etc. Assiste-t-on a un durcissement de la politique migratoire de la France ?

On est dans la surenchère. Cette dérive est largement autorisée par l’Italie, qui a pris beaucoup d’avance dans la répression, mais aussi dans la manière de s’abandonner à une xénophobie « décomplexée » : fichage des enfants roms, suppression des droits sociaux pour les sans-papiers, etc. Le gouvernement français peut donc se dire qu’il a de la marge. Ca vaut pour la Grande-Bretagne aussi. Si Eric Besson s’est décidé à renvoyer des réfugiés Afghans chez eux c’est parce que l’Angleterre le fait depuis un an sans que ça ne soulève de grandes protestations. Il est par conséquent à craindre que faute d’obtenir des résultats dans d’autres domaines et en l’absence d’une opposition digne de ce nom, la politique d’immigration prenne une place de plus en plus importante dans le discours et la pratique gouvernementale au cours des mois à venir.

Notes

[1]Dans Libération du 20 octobre

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