Nord-Éclair : Éric Fassin, interview du jour

publié le 19 juin 2009

Éric Fassin, membre de Cette France-là, a répondu à une interview pour Nord-Éclair du 16 juin 2009. Elle est reproduite ci-dessous.

Éric Fassin, sociologue à l’École normale supérieure et membre du collectif « Cette France-là », est l’invité ce soir (mardi 16 juin 2009) du cycle de conférences sur la famille de la maison européenne des sciences de l’homme et de la société à Lille. Il y parlera de la problématique de l’immigration familiale.

Votre livre s’intitule « Leurs familles et les nôtres : regroupement familial et mariages binationaux à l’heure de l’immigration subie ». En quoi la politique d’immigration interroge-t-elle la notion de famille ?

Depuis 2005, Nicolas Sarkozy distingue entre immigration subie, surtout familiale, et choisie, de travail. Il revendique de « rééquilibrer » les deux. Mais en réalité, il n’a guère accru la seconde - moins encore avec la crise ; il se contente donc de restreindre la première, soit le regroupement familial et les mariages binationaux. Ainsi, on met de plus en plus de conditions juridiques et d’obstacles bureaucratiques. Or il s’agit bien d’une immigration légale, et non clandestine : le droit à la vie familiale est inscrit dans la Constitution et les textes européens. En fait, pour les étrangers en France, c’est de plus en plus un droit conditionnel. Donc, de moins en moins un droit.

Il y aurait une distinction opérée entre la famille franco-française et la famille étrangère ?

Les droits humains ne sont pas censés entériner une préférence nationale. Mais une fois qu’on a décidé de limiter l’immigration familiale, il faut bien traiter différemment les familles des étrangers. Et de suggérer que ce ne sont pas de vraies familles, avec un soupçon systématique : pour les étrangers, il n’y aurait que « mariages blancs » et « filiation blanche », reconnaissances de complaisance. En outre, au nom de l’intégration, on met des conditions au regroupement : langue, ressources. Le droit à la vie familiale doit-il être réservé aux francophones ? Et s’agissant de Français, imaginerait-on d’interdire aux pauvres de se marier ou d’avoir des enfants ?

Que traduit cette évolution politique de l’immigration familiale ?

Ce droit à géométrie variable engage une vision de la Nation. Avec les nouvelles lois sur l’immigration, on veut trier les étrangers selon qu’ils sont intégrables, ou pas. On considère donc l’intégration comme un préalable, non plus un résultat. C’est le contraire de l’intégration républicaine, où la Nation fonctionne comme une machine à intégrer. La République voulait fabriquer des Français. La France de Nicolas Sarkozy a renoncé à cette ambition républicaine — même quand elle s’en réclame. En 2007, pour justifier son discours sur l’identité nationale, le futur Président déclarait que celle-ci reposait sur des valeurs républicaines - et en particulier (par contraste avec « les immigrés »…) la liberté des femmes - « libres de se marier, libres de divorcer ». En France, aujourd’hui, les étrangères ne sont pas tout à fait libres de se marier, ni de divorcer d’un mari français violent, sous peine d’être expulsables. Les couples binationaux ne sont pas libres de ne pas se marier - s’ils veulent pouvoir vivre ensemble. Et les conjoints français d’étrangers eux-mêmes sont-ils vraiment libres aujourd’hui de se marier, quand on sait les embûches sur leur chemin ? Songeons au couple franco-chinois qui a préféré quitter la France, pour vivre plus libre en Chine…

Propos recueillis par Sébastien Leroy

Conférence à 17 h, à la MESHS, 2, rue des Canonniers, Lille

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