Entretien avec Eric Fassin

Nouvel Observateur

publié le 5 mars 2009

Quel est le bilan de la politique d’immigration dont Nicolas Sarkozy veut faire une des clés de son mandat ? Sociologue, enseignant à l’Ecole normale supérieure et membre du collectif Cette France-là, Eric Fassin dévoile les conclusions d’une contre-expertise au scalpel.

Pourquoi ce livre et pourquoi l’avoir intitulé « Cette France-là » ?

Notre collectif est né d’une volonté : regarder en face la France qui se dessine aujourd’hui sous nos yeux. Pendant la campagne présidentielle, nos affiches donnaient à voir des étrangers expulsés - leur histoire, mais aussi leur visage. Quant au livre, il prend pour point de départ l’élection de Nicolas Sarkozy et il procède d’un double étonnement. D’un côté, il se passe quelque chose. Qui d’entre nous, il y a seulement dix ans, aurait pu imaginer vivre dans « cette France-là », un pays qui s’enorgueillit de ses quotas d’expulsions ? Il y a bien une rupture. D’un autre côté, il ne se passe rien. Les politiques font comme si de rien n’était - « On n’est tout de même pas sous Vichy ! » Quant à nous, nous ne voulons pas attendre les historiens de demain pour analyser ce qui se passe aujourd’hui.

La composition de cet ouvrage collectif est surprenante...

C’est un objet (politique et intellectuel) non identifié. Un beau, un gros livre, qui s’accorde à la dignité et à l’importance de son sujet ; un style glacé, pour comprendre avant de condamner. Nous voulons percer l’indifférence en déjouant les catégories attendues. Sans être des experts, nous sollicitons une palette de savoirs (sociologie, économie, droit, démographie, philosophie...), mais aussi de savoir-faire (journalisme, militantisme), pour composer une somme. Et nous mélangeons les genres : histoires de vie d’expulsés, portraits de préfets, inventaire des pratiques policières, judiciaires, bureaucratiques... On ne peut pas se contenter de faire appel à des affects (la compassion, l’indignation) ; nous voulons mobiliser l’intelligence des lecteurs (démonter la logique des discours et reconstituer la logique des pratiques). Autrement dit, nous récusons le partage entre le coeur et la raison qui structure les débats sur la politique d’immigration : le cauchemar kafkaïen de la machine à expulser, c’est l’épouvante d’une rationalité devenue folle.

Qu’avez-vous découvert ?

Que la politique d’immigration est la clé de voûte de la politique sarkozyenne. Sa culture du résultat, c’est une culture, pas des résultats. On en prend conscience : elle n’en donne guère - pas plus dans l’économie que dans le sport ! Or l’immigration fait exception : « Regardez nos chiffres, dit le gouvernement, nous battons des records d’expulsions ! » Peu importe que cette politique ne soit pas rationnelle d’un point de vue économique, ni démographique, ni sociale. En fait, il s’agit seulement d’une rationalité politique. Ce qui compte, c’est l’affichage triomphal du volontarisme du chef : « Yes, he can ! » Mais la vérité de la politique du chiffre, ce sont seulement... les chiffres.

Il faut donc démonter cette machine, pour montrer qu’elle tourne à vide. L’opposition doit en tirer les leçons. Car la gauche modérée n’ose pas vraiment en contester le bien - fondé ; elle se contenterait volontiers de la rendre plus « humaine ». Quant à la gauche critique, en dénonçant une forme d’exploitation, elle concède trop facilement au gouvernement une rationalité économique qui, en réalité, lui fait défaut. Au fond, la politique d’immigration actuelle n’est ni tolérable humainement ni raisonnable économiquement. Il faut alors en tirer la conclusion : rien ne nous oblige à continuer ainsi. C’est une politique choisie, et non subie. Telle est donc notre interpellation, avec les 2 000 exemplaires du livre distribués aux élus, aux préfets : « Cette France-là, vous l’aimez ? Vous pouvez la changer ! »

Propos recueillis par Jean-Gabriel Fredet

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