« On ne parle d’identité nationale que pour l’opposer à l’immigration »

publié le 25 novembre 2009

Un entretien avec Eric Fassin publié dans L’Humanité Dimanche du 1er novembre 2009

HD. Comment avez-vous accueilli cette proposition de débat sur l’identité nationale ?

Éric Fassin [1]. Ce thème de campagne a fort bien réussi à Nicolas Sarkozy en 2007 : pourquoi ne pas recommencer aujourd’hui, à la veille des régionales ? Pourquoi ne pas « piquer ses valeurs » au Front national, comme l’annonce Éric Besson ? Depuis quelques mois, on agitait déjà la burqa, soit un nième débat sur le voile. Et pourquoi pas les deux à la fois, nous dit le ministre ? On ne change pas une équipe qui gagne !

H.D. Cette fois-ci l’initiative vient du ministre de « l’immigration et de l’identité nationale »…

E.F. La création de ce ministère, après son annonce pendant la campagne, a suscité un tollé : tout était déjà dit. Les historiens qui ont alors démissionné de la Cité nationale d’histoire de de l’immigration avaient bien compris qu’il n’était plus possible de débattre normalement, comme si de rien n’était – alors qu’au plus haut niveau de l’État, on jouait avec le feu de la xénophobie. Depuis lors, on ne parle d’identité nationale que pour l’opposer à l’immigration : les formules d’ouverture sur « l’apport de l’immigration » à la nation ne sont là que pour brouiller les cartes, tout le monde le sait bien. Tout discours sur l’identité nationale est immédiatement instrumentalisé au service de la politique d’immigration actuelle. Ce que chacun entend, c’est donc une alternative : immigration ou identité nationale.

H.D. Hors de ce contexte, est-ce un débat qui pourrait mériter d’avoir lieu ?

E.F. Mais nous sommes dans ce contexte ! Il faut donc déplacer le débat : prendre pour objet non pas l’identité nationale, mais la politique d’identité nationale. De la même manière, il faut renverser la perspective : et si le problème, ce n’était pas l’immigration, mais la politique d’immigration ? Le ministère de l’immigration et de l’identité nationale prétend répondre à une crise (l’identité nationale) et résoudre un problème (l’immigration). En réalité, de même qu’il alimente ce problème, il attise cette crise – voire, il les fait exister. En durcissant constamment ses lois, l’État fait basculer des étrangers dans une situation irrégulière. De même, en interdisant le voile à l’école, ou en réprimant les sifflets qui accueillent parfois la Marseillaise, il en fait des symboles disponibles pour des protestations politiques… C’est le cercle vicieux de la provocation gouvernementale.

H.D. Quand on parle de relents pétainistes de cette politique, vous êtes d’accord ?

E.F. Le pouvoir joue sur deux registres à la fois. D’un côté, bien sûr, un clin d’œil appuyé à l’extrême-droite. De l’autre, quand la gauche s’en inquiète, nos gouvernants s’indignent en retour : il serait honteux de comparer un gouvernement démocratique à la France de Vichy ! À les entendre, l’identité nationale, c’est justement la République – la liberté, l’égalité, la laïcité, voire même, à en croire Éric Besson, le service public ! Mais c’est un double jeu : Brice Hortefeux avait déjà lancé en novembre 2008 l’idée d’enseigner la Marseillaise aux étrangers, lors du sommet européen sur l’intégration qu’il organisait… à Vichy. Or on poursuit quiconque s’avise de comparer la politique de Sarkozy à celle de Pétain ! Ce piège qui nous est tendu, c’est ce que j’ai appelé le « nouveau syndrome de Vichy ».

H.D. Un de vos confrères, Gérard Noiriel, s’est posé la question : « à quoi sert l’identité nationale ». Qu’en pensez-vous ?

E.F. C’est la bonne question. Cet historien vigilant met d’ailleurs l’expression entre guillemets pour ne pas se laisser imposer les termes d’analyse. À quoi sert ce débat ? À couvrir le terrain, à envahir le débat public. C’est une stratégie rhétorique : on agite, on distrait, bref, on occupe. L’opposition va se diviser (entrer dans le débat, ou le refuser ?). Il n’est pas simple d’échapper à cette imposition de problématique – d’autant que le « grand débat » que nous inflige Éric Besson doit mobiliser les services de l’État, mais aussi les associations et les syndicats, le monde de l’école et de l’entreprise, les élus locaux... Bref, c’est mettre les « forces vives de la nation » au service de la campagne de l’UMP. Si l’identité nationale est donc bien une arme politique, reste encore à espérer qu’elle se révèle à double tranchant.

Notes

[1]Sociologue, professeur agrégé à l’École normale supérieure, chercheur à l’Iris (CNRS / EHESS). Membre de l’association Cette France-là. Dernier ouvrage paru : Le sexe politique (éd. de l’EHESS).

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« On ne parle d’identité nationale que pour l’opposer à l’immigration »
La version pdf de l’entretien parue dans L’Humanité Dimanche [PDF - 1 Mo]
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