Pour un audit général de la politique d’immigration

publié le 5 avril 2010

Le Monde du 1er avril 2010 publiait une tribune de Martine Billard, Éric Fassin, Michel Feher, Noël Mamère et Sandrine Mazetier.

L’environnement, « ça commence à bien faire ! ». Les lendemains d’élections régionales ont confirmé le changement de cap du président de la République, déjà rendu public le 6 mars à l’occasion du Salon de l’agriculture. Et ce n’est pas tout. De la même manière, Nicolas Sarkozy semble dire : l’ouverture, « ça commence à bien faire ! ». En effet, sur ce point, il a entendu la grogne de l’UMP. En revanche, qu’en est-il de la politique d’immigration ?

Nul ne conteste (sauf peut-être Éric Besson) que le « grand débat » sur l’identité nationale a desservi la majorité gouvernementale, sur sa gauche bien sûr, mais aussi sur sa droite, au bénéfice du Front national. Pourtant, nul revirement en vue au ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Le durcissement annoncé du code d’entrée et de séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda) semble encore à l’ordre du jour ; et le chef de l’État continue de miser sur la burqa pour regagner la confiance des Français. Bref, on n’est pas prêt d’entendre Nicolas Sarkozy déclarer : la politique d’immigration et d’identité nationale, « ça commence à bien faire ! ».

Il y a là un paradoxe. Il en allait jusqu’à présent de l’immigration comme de l’insécurité : la fermeté affichée était présentée comme une réponse aux attentes de l’électorat. Aussi pouvait-on la soupçonner de démagogie. Pourtant, aujourd’hui, la politique d’immigration n’apparaît plus si « populaire », au double sens du mot. Or, loin d’y renoncer, on la poursuit, voire on l’aggrave. Comment comprendre une telle fuite en avant ?

L’obstination de Nicolas Sarkozy et de ses collaborateurs procède sans doute moins d’un parti pris idéologique que d’une forme de désarroi : à défaut d’importer réellement une immigration « choisie », transformer l’immigration légale en immigration « subie » pour ensuite s’employer à en délivrer les Français, c’est l’un des seuls réconforts que nos gouvernants semblent encore capables de prodiguer à leur électorat. Par conséquent, même lorsque la demande baisse, faute d’alternative, l’offre demeure.

Si l’action reste la même, c’est la rhétorique qui change. La politique d’immigration ne devient-elle pas comme la rigueur, en matière économique ? On nous explique en effet qu’elle serait un mal nécessaire — sans doute impopulaire, mais inévitable. Avec un tel renversement, ce sont les adversaires de cette politique qu’on taxe de démagogie : au lieu de se plier aux exigences de la raison, ils céderaient aux facilités du cœur.

Ainsi, tantôt la politique d’immigration aujourd’hui menée sous l’égide du président de la République est justifiée par la volonté d’écouter la voix du peuple, et tantôt à l’inverse par le courage de résister à l’opinion. Il ne suffit pourtant pas qu’une politique soit impopulaire pour s’avérer raisonnable, de même qu’il ne suffit pas qu’elle soit inhumaine pour se révéler rationnelle. Et puisque Nicolas Sarkozy se veut le champion de la « culture du résultat », le moment est venu d’évaluer cette culture à l’aune de ses résultats.

Ne l’oublions pas : avant d’occuper ses fonctions actuelles, Éric Besson était responsable de l’évaluation des politiques menées par ses collègues du gouvernement. Il est donc temps de retourner l’évaluation, en engageant un audit de la politique d’immigration extérieur au gouvernement qui la conduit.

On ne saurait en effet se contenter d’afficher que les objectifs annuels d’expulsions ont été atteints — pas plus qu’il n’eût fallu se satisfaire des rendements fièrement affichés naguère par Bernard Madoff. De cette politique, il est essentiel d’interroger les objectifs eux-mêmes. Pour ne prendre qu’un exemple, comment le débat sur les retraites qui s’engage cette année pourrait-il faire l’économie d’une réflexion sur la contribution d’immigrés qui sont d’abord des cotisants ? Il convient donc de soumettre les évidences qui sous-tendent aujourd’hui la politique d’immigration et d’identité nationale à cinq questions préalables.

  1. Est-il vrai que la France, et plus généralement l’Europe, s’exposent à accueillir toute la misère du monde si elles relâchent leur politique actuelle de maîtrise des flux migratoires ?
  2. Est-il vrai que les immigrés coûtent cher à la France - soit parce qu’ils pèsent sur le budget de l’État, soit parce qu’ils affectent négativement l’emploi et les salaires ?
  3. Est-il vrai, comme le gouvernement l’affirme, que l’intransigeance à l’encontre des sans-papiers favorise l’intégration des migrants en situation régulière et la lutte contre les discriminations raciales ?
  4. Est-il vrai que la politique française de rétention, de reconduites à la frontière, d’asile et d’immigration familiale participe de la « démocratie irréprochable » que le président de la République prétend instaurer ?
  5. Est-il vrai que le « développement solidaire » a vocation à se substituer avantageusement à l’immigration ?

Certains éléments de réponse à ces questions figurent dans les rapports de la Cour des comptes, du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), de la Banque mondiale, de l’OCDE et de l’Union européenne. Il convient toutefois que des élus de la nation s’en emparent à leur tour afin de les soumettre à une véritable évaluation. L’audition publique de responsables politiques, de hauts fonctionnaires, de syndicalistes, de représentants du patronat, de militants associatifs et de chercheurs, et le rapport qui en résultera, devraient en effet permettre de bien apprécier ce qui fait problème — l’immigration elle-même, comme l’affirme de longue date le FN, ou bien la politique qui la prend pour cible ?

Texte signé par Martine Billard, députée Parti de gauche de Paris ; Éric Fassin, sociologue, membre de l’association Cette France-là ; Noël Mamère, député Verts de Gironde ; Sandrine Mazetier, députée PS de Paris ; Michel Feher, philosophe, président de l’association Cette France-là.

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