Sexe, identité et trahison

publié le 5 janvier 2010

Cette tribune d’Éric Fassin a été publiée dans Libération du 4 janvier 2010.

Le ministre de l’Identité nationale est un homme - un vrai. Son ex-épouse s’est chargée d’en informer la France : elle publiait à la rentrée 2009 un Manuel de guérilla à l’usage des femmes, portrait dépité mais amoureux de son conjoint de trente ans en mufle machiste invétéré. Qui connaissait M. Besson, mâle amateur de sports et de femmes ? Qui eût imaginé ce ministre, sinistre sinon de gauche, en séducteur impénitent ? Et surtout, qui s’en souciait jusqu’alors ? Le montrer sous ce jour finalement flatteur aura été l’ultime cadeau de la femme « répudiée » : c’est elle qui a révélé la liaison de cet homme mûr avec une Tunisienne de 23 ans — quitte à menacer, s’il songeait à lui faire des enfants, de couper « ses fameuses cojones » (sic).

La chose, il est vrai, obsède Eric Besson. Il en parle beaucoup, en privé, et même en public : « Quand on fait de la politique, il faut avoir des cojones », déclarait-il en avril. Comme le soulignait alors Stéphane Guillon sur France Inter, « Sarkozy a la banane, et Besson les cojones ». De fait, le ministre semble bien emprunter son modèle de virilité au Président, qui bombait naguère le torse contre la « racaille » en brandissant la menace du « Kärcher ». Affichant sa nouvelle épouse, Nicolas Sarkozy aurait livré sans ambages la visée politique d’une telle démonstration : « Les Français veulent un président qui en a, et qui sait s’en servir. » Loin de le neutraliser, la parité mettrait-elle en relief le sexe des hommes politiques, désormais perçus en tant qu’hommes ?

Le même Stéphane Guillon a suscité l’ire d’Eric Besson en décembre, en le prévenant qu’à l’heure de la chasse aux « mariages gris », le couple « mixte » que le ministre forme désormais avec sa jeune compagne devrait être exposé à une enquête de vie privée : « A plus de trente ans d’écart, c’est obligatoire. Quand ça ne peut plus être ni pour ton physique ni pour ta vigueur, ils contrôlent ! » Faute de procès, le ministre a confié à la presse qu’« une envie de "casser la gueule" à l’humoriste l’a traversé ». On songe encore à Nicolas Sarkozy apostrophant un pêcheur qui insultait aussi sa virilité : « Descends un peu ! » Pour être président, ou ministre, on n’en est que plus homme.

Si l’un et l’autre en font autant en matière de virilité, c’est qu’ils ont en commun le stigmate de la trahison : le traître n’étant pas un homme vrai, il ne saurait être un vrai homme. En 1995, Nicolas Sarkozy avait abandonné Chirac pour Balladur. Et en 2007, lorsque Eric Besson a changé de camp en pleine bataille, c’est lui qui a pansé ses blessures : « Ne t’en fais pas, moi aussi j’ai été traité de traître. » Or, dans le catéchisme new age du Président, ce qui sauve la « félonie », c’est qu’elle met au jour une faille — le père absent, l’adolescence solitaire, les humiliations scolaires, etc. Aussi la traîtrise n’est-elle pas un caractère accidentel d’Eric Besson, en dépit duquel Nicolas Sarkozy l’aurait accepté ; au contraire, ce défaut s’avère une qualité essentielle, pour laquelle il l’a choisi.

La trahison souille la masculinité ; en retour, l’ostentation virile en est la rédemption. Le Président bouscule les canons traditionnels : c’est la fragilité qui ferait l’homme, à condition d’être dépassée. Ainsi en 2007, dans son discours sur l’amour : « Pourquoi toujours cacher ses faiblesses, ses douleurs, ses échecs ? C’est en les assumant, c’est en les surmontant que l’homme grandit. » Toute blessure est une ouverture. Eric Besson confesse par exemple : « Je ne bois pas, je ne sors pas, je ne joue pas aux cartes, je n’ai jamais eu cette part de la masculinité. » Mais c’est pour ajouter : « J’ai toujours beaucoup travaillé, j’avais ma famille, le peu de temps qui me restait, je l’ai consacré aux femmes. » Cette autre part, dans la psychologie néolibérale, c’est la force fragile.

Cependant, tout disciple est voué à imiter son maître. Tel est le défaut de la cuirasse virile du ministre : il n’est jamais que la copie de l’original présidentiel. Il en fait donc forcément trop. Le transfuge de la gauche finit ainsi à la droite de la droite, plus antiroyaliste que le roi, au risque de dévoiler non seulement son propre jeu, mais aussi la mâle pantomime de son « patron ». Car Nicolas Sarkozy n’est-il pas lui-même pris dans un jeu d’imitation, où se dessine le spectre de Jean-Marie Le Pen ? Or, on connaît la formule de celui-ci : à la copie, les électeurs préfèrent l’original, soit le « maître étalon » de la virilité nationale. D’où le pari sarkozien : à l’inverse, appeler les Français à élire la copie contre l’original. Le Président comme le ministre sont donc condamnés ensemble à surjouer, non sans gaucherie, ce rôle emprunté.

Il en va de l’identité nationale comme de la masculinité. C’est la fuite en avant : plus, toujours plus ! L’historien George Mosse l’a montré, les nationalismes impliquent une certaine idée de l’homme. Mais le jeu exacerbé de la virilité bute aujourd’hui contre un obstacle : la « démocratie sexuelle ». La liberté des femmes et l’égalité des sexes ne sont-elles pas au cœur du projet d’identité nationale que l’Etat sarkozyste oppose aux immigrés et à leurs descendants, du contrat d’accueil et d’intégration aux cérémonies de naturalisation ? Autrement dit, le « virilisme » n’est-il pas imputé précisément aux « autres » de la nation — qu’il s’agisse des « islamistes » ou des « jeunes » des banlieues ? Dès lors, comment jouer le jeu de l’identité nationale, sans la confondre avec cette altérité ?

Sans doute peut-on combattre l’érection des minarets, qui viendraient trouer le « long manteau d’églises » de nos paysages, cher à Nicolas Sarkozy. Toutefois, manteau pour manteau, la burqa fera mieux l’affaire. Hostile à la loi en juin, Eric Besson en est devenu en décembre le plus chaud partisan : y a-t-il vu l’occasion de réconcilier la virilité nationale et la démocratie sexuelle ? C’est le schéma démonté par la théoricienne indienne Gayatri Spivak : des hommes blancs sauvent des femmes de couleur en les arrachant à des hommes de couleur… Après celle de 2004, une loi sur le voile intégral viendrait ainsi demain continuer la parade de la masculinité démocratique — en attendant plus, après-demain, pour tenir encore. Mais combien de temps ? Et si en 2010, dans la course à l’abîme de l’identité intégrale, les Français allaient sauter en marche, abandonnant ce régime d’ivresse virile à sa débandade ?

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