Après Sangatte

l’occultation des inexpulsables

« Le problème est réglé » : c’est ce qu’avait déclaré, en 2002, le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, juste après la fermeture du centre de Sangatte. La simple observation du nombre des interpellations des étrangers en situation irrégulière dans le département du Pas-de-Calais invite à reconsidérer cette affirmation. Selon le rapport de la Direction départementale de la police aux frontières (DDPAF), 17 377 étrangers ont été interpellés dans ce département entre janvier et septembre 2007 ; sur la même période, la police et la gendarmerie totalisaient 62 989 interpellations sur l’ensemble de la métropole. Le Pas-de- Calais concentre donc 28% des interpellations, en métropole, d’étrangers en situation irrégulière.

Pour comprendre et rendre compte de la situation de l’après- Sangatte, il faut rappeler les éléments géographiques, géopolitiques, juridiques et démographiques qui caractérisent les migrations dans le Calaisis. Mais il faut également décrire la logique à l’oeuvre dans les pratiques policières à l’égard des étrangers dans la région : obéissant avant tout à un objectif d’« invisibilisation » des migrants, ces pratiques tiennent plus de stratégies miliciennes que du respect des règles de droit.

 Le Calaisis, « Finistère » de l’Europe

La Manche est un passage obligé de la plupart des parcours migratoires vers le Royaume-Uni. La spécificité de cette frontière interne à l’Union européenne ne tient pas seulement à son caractère maritime : depuis 1995, elle est aussi la frontière nord de l’espace de libre circulation instauré par la convention de Schengen. Aussi le Calaisis, principal lieu de transit vers le Royaume-Uni, s’est-il progressivement constitué comme un lieu de surveillance renforcée des migrations. À partir du milieu des années 1990, au rythme des conflits mondiaux, une population toujours plus nombreuse d’exilés fuyant les guerres ou les persécutions s’y est donc trouvée bloquée. Des lieux de plus en plus vastes, plus ou moins encadrés et surveillés, ont été successivement ouverts pour les accueillir — chaque fois que les structures officielles faisaient défaut —, et des campements sauvages étaient établis devant la mairie de Calais. En septembre 1999, l’ancienne usine d’Eurotunnel fut transformée en un centre d’hébergement et d’accueil d’urgence humanitaire, dont la gestion fut confiée à la Croix-Rouge : le camp de Sangatte était né.

Jusqu’à sa fermeture en décembre 2002, le camp a accueilli des milliers d’Afghans, d’Iraniens, de Kosovars et de Kurdes, mais aussi des centaines d’Albanais, d’Indiens, de Roumains, de Turcs et de Somaliens. Pour ces exilés, le Calaisis ne représentait qu’une étape dans leur parcours. Mais, à mesure que les contrôles aux frontières se renforçaient, avec notamment l’introduction de nouvelles technologies, leur nombre n’a cessé d’augmenter. En 2000, le préfet du Pas-de-Calais expliquait ainsi l’impact, sur la population des exilés, de l’introduction de sondes de détection de CO2 (qui atteste de la présence humaine dans les camions) : « Les étrangers qui mettaient trois à quatre jours pour parvenir[au Royaume-Uni], mettent aujourd’hui trois à quatre semaines. D’où la présence à Sangatte, de huit cents personnes au lieu de quatre cents personnes auparavant. » [1] À l’automne 2002, certains exilés restaient au camp jusqu’à six semaines : Sangatte accueillait alors deux mille personnes.

Notes

[1]Entretien accordé aux représentants d’une mission d’enquête du CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement), de la Cimade, du Gisti, du SAF (Syndicat des avocats de France) et du SM (Syndicat de la magistrature) sur les « réfugiés » de Sangatte.

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