Après Sangatte

l’occultation des inexpulsables

 Un « problème de visibilité »

Les interpellations n’interviennent pas de façon aléatoire : elles répondent plutôt à une logique plus ou moins explicite d’encadrement de la visibilité des exilés. Dans certaines villes, les associations qui apportent une aide humanitaire aux exilés ont ainsi pu constater qu’au-delà d’un certain nombre de personnes occupant un lieu, les forces de police interviennent systématiquement, soit pour détruire le campement, soit pour impressionner et disperser les exilés. À Dieppe, par exemple, l’association Information Solidarité Réfugié (ISR) apporte une aide humanitaire aux exilés qui vivent dans une usine désaffectée située à un quart d’heure à pied du commissariat. La police n’y intervient que quand les locaux excèdent une trentaine ou une quarantaine de personnes : les personnes interpellées sont alors remises à la PAF de Rouen et envoyées dans des centres de rétention les plus éloignés possible afin de les dissuader de revenir dans la région. Le président fondateur de l’ISR a donc clairement intégré cette variable et veille à ce qu’il n’y ait jamais plus de trente ou quarante personnes installées. On pourrait imaginer que l’existence d’un seuil quantitatif qui conditionne les pratiques des policiers s’explique par le souci d’éviter que les deux vigiles maîtres- chiens du port de Dieppe ne soient débordés par des groupes trop importants d’exilés au départ des ferries. Il apparaît plutôt que la dimension sur laquelle se focalise la police reste la visibilité des campements et des exilés eux-mêmes. Le directeur de cabinet de la mairie de Grande-Synthe a ainsi expliqué aux membres de la CFDA que « chaque commune a plus ou moins son campement de migrants », mais que « si ces derniers sont en petit nombre et assez invisibles, il n’y a pas de problème ». La réponse policière à ce « problème de visibilité » peut aller de la demande de démontage de certaines tentes visibles depuis les lieux de passages à la destruction de campements à vue, ou encore au murage de squats en centre-ville.

Au-delà de la visibilité des lieux de vie, c’est aussi la gestion des déplacements des exilés qui semble préoccuper les forces de police. Dans de nombreuses villes, ils ne sont ainsi tolérés que tant qu’ils restent dans certains périmètres et limitent leurs parcours au trajet reliant leur lieu de vie et les points humanitaires tenus par certaines associations. C’est notamment le cas à Calais, où — en outre — une pression constante est exercée sur les associatifs et les citoyens afin qu’ils n’accueillent aucun étranger chez eux — pas même dans leur voiture, sauf à risquer d’être poursuivi pour délit d’aide au séjour irrégulier : les services de police préfèrent savoir où se trouvent précisément les exilés et limiter leurs moyens de déplacement.

À Dunkerque, d’autres pratiques policières s’inscrivent dans cette même logique de gestion des individus. Un matin d’octobre, Aïssa Zaibet, militant du Mrap, se rend dans un squat d’exilés pour distribuer nourriture et couvertures. Il découvre, en saluant un groupe de Kurdes irakiens, que l’un d’eux porte à la main un numéro marqué au feutre. D’autres personnes concernées se rassemblent autour de lui, constituant une série de numéros, de deux à sept. « Le numéro un, ils l’ont gardé ». « Ils », ce sont les forces de l’ordre qui les ont interpellés la veille, et gardés quelques heures à Lille avant de les relâcher, à l’exception d’un seul… Les exilés ainsi marqués ne se disent pas particulièrement choqués par cette manière de faire : est-ce parce que ce marquage constitue un épisode moins éprouvant que beaucoup d’autres de leur relation avec la police ? Aïssa Zaibet, lui, ne décolère pas : il médiatise l’affaire et interpelle le préfet, Rama Yade, Michèle Alliot-Marie et Brice Hortefeux. Les photographies qu’il a prises font le tour de la presse locale et nationale. À la préfecture, on nie sa version des faits : « Cela ne se fait pas dans la police. » Pourtant, Aïssa Zaibet avait déjà alerté la sous-préfecture de Dunkerque d’un précédent : en janvier 2006, le camp de Loon-Plage avait été vidé par la police au moyen de gaz lacrymogène et détruit au bulldozer. Ses occupants avaient été interpellés et pareillement marqués. Pour Aïssa Zaibet, cette pratique, peut-être isolée, est significative d’un état d’esprit des forces de l’ordre : « Comme si on pouvait faire ce qu’on voulait des migrants. » Et d’ajouter : « Je ne sais pas ce qui se passerait si les associations n’étaient pas là. »

Autre occurrence de cette logique gestionnaire : les « courses- poursuites ». Elles sont fréquentes à Calais, non seulement quand les exilés tentent de s’embarquer clandestinement dans des camions, mais aussi en plein centre-ville. L’opinion publique locale, désormais, ne s’en émeut que lorsqu’elles occasionnent un accident. Ce fut le cas le 4 août 2007 au soir : un Érythréen qui fuyait la police a sauté du haut de cinq mètres, est « retombé lourdement sur les deux talons et s’est effondré ». Les pompiers, alertés par un témoin, l’ont rapidement transporté à l’hôpital, suivis de près par une compagnie de CRS. Après un examen médical rapide et superficiel, les CRS l’ont embarqué en direction du centre de la PAF de Coquelles, duquel il a été relâché en plein milieu de la nuit. Ne pouvant plus ni marcher ni même se tenir debout, il s’est littéralement traîné jusqu’au lieu de distribution de l’association humanitaire Salam. C’est là qu’une bénévole de l’association l’a trouvé à l’aube. Il a été transporté au service de traumatologie du centre hospitalier de Calais ; là, une fracture de l’os du talon a été diagnostiquée. D’autres accidents sont encore plus tragiques. Ainsi, l’histoire de Lwam, une jeune Érythréenne d’une vingtaine d’années, morte début juillet 2007, écrasée alors qu’elle traversait une bretelle d’autoroute pour fuir la police. La police judiciaire, réfutant la thèse de la course-poursuite, s’est bornée à déclarer à la presse : « Il n’y a rien d’extraordinaire à ce que ces personnes aient voulu se soustraire à un contrôle et courent n’importe où. » [4]

Depuis début 2008, la relation entre les exilés et les policiers s’est encore un peu plus tendue à Calais. L’association Salam, en présence de laquelle il y avait jusque-là peu d’incidents, a pu témoigner de scènes d’intimidation. Ainsi, le 27 janvier 2008  : « Alors que les CRS pensaient la distribution terminée et les bénévoles de l’association Salam partis, deux camions sont arrivés à toute allure coursant quelques migrants. Les bénévoles et les migrants ont tout juste eu le temps de se pousser. Les deux cars ont ensuite remonté en sens interdit la rue de Berne. Des gaz lacrymogènes ont été lâchés en direction des bénévoles de Salam » [5]. Par la suite, la situation s’est encore dégradée lorsque les CRS ont commencé à intervenir de plus en plus régulièrement sur les lieux, à 18 heures, au moment de la distribution de soupe. Fin mars, les exilés ont même improvisé un sit-in devant la préfecture pour dénoncer une recrudescence de violence et d’humiliation de la part des forces de l’ordre — ce que Jean-Claude Lenoir, membre de l’association, a expliqué dans ces termes : « Les contrôles et interpellations se sont durcis : les migrants sont pourchassés à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Ils décrivent des intimidations avec des chiens ou des armes à feu. »

Notes

[4]« Elle s’appelait Lwam Beyene », Le Journal du Dimanche, 15 juillet 2007.

[5]« Calais : déferlement de violences », communiqué de l’association Salam du 28 janvier 2008.

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