Le choix du Président

L’hospitalité selon Nicolas Sarkozy

3 - La troisième attribution du ministère confié à Brice Hortefeux est celle qui a fait l’objet des contestations les plus vives. Certains se sont en effet émus qu’un gouvernement compte la définition et la protection de l’identité nationale au nombre de ses responsabilités. Plus grave encore, aux yeux des critiques du nouveau ministère, la juxtaposition des termes « immigration » et « identité nationale », même séparés par celui d’« intégration », laisserait entendre que les immigrés sont non seulement extérieurs à la nation mais encore qu’ils représentent une menace au moins potentielle pour la préservation de son identité. Toutefois, aussi bien dans ses discours de campagne — soit au moment où le candidat Nicolas Sarkozy s’est emparé du thème de l’identité nationale — que dans sa Lettre de mission à Brice Hortefeux, le président de la République s’est employé à récuser de pareils soupçons. À l’encontre du procès d’intention dont il s’est estimé la cible, il n’a cessé de répéter qu’à ses yeux la France « doit rester un pays ouvert à l’immigration » [8], notamment parce que son identité « ne peut que s’enrichir de l’apport des populations étrangères, comme l’a montré toute son histoire depuis plus d’un siècle » [9].

Plus profondément, c’est l’idée même que Nicolas Sarkozy se fait de l’identité nationale qui détermine à la fois sa volonté de promouvoir l’immigration choisie et son souci d’œuvrer activement à l’intégration des étrangers accueillis par la France. Loin d’être l’attribut d’une race ou d’une ethnie, l’identité française telle que la conçoit le président de la République est un subtil composé de génie particulier, de valeurs universelles et d’évolution historique. Si le premier de ces trois aspects, qui se révèle dans le sentiment d’amour, ou au contraire d’aversion, que la France suscite, témoigne de l’esprit singulier qui émane d’une terre et d’un peuple, le deuxième, qui s’adresse à la raison, se manifeste plutôt dans le rayonnement d’un message dont l’humanité tout entière est la destinataire. Mais pour que ces deux dimensions potentiellement contradictoires de l’identité française coexistent sans se détruire, il a fallu, estime le président de la République, que l’histoire permette au génie d’une nation singulière de s’affirmer comme le creuset d’un message universel sans que celui-ci n’affecte l’attachement charnel et mystérieux que les Français éprouvent pour leur patrie et sa culture séculaire.

Or, c’est bien au nom de cette vision d’une identité nationale qui, grâce à la relation qu’elle entretient avec le temps, relève à la fois du patrimoine exclusif et du legs universel, que Nicolas Sarkozy entend consacrer tant d’attention aux questions d’immigration et d’intégration des migrants. Car, à ses yeux, l’apport des populations étrangères n’a cessé de jouer un rôle essentiel dans l’aptitude de la France à élever ses valeurs jusqu’à l’universalité, et, ce faisant, à s’imposer comme la patrie des droits de l’homme, tandis que la capacité d’accueil et d’absorption des nouveaux venus, dont le pays a toujours fait preuve, aurait rempli une fonction non moins cruciale dans la préservation du génie national, en dépit des mouvements souvent erratiques de l’histoire. « La France éternelle, proclame à ce propos le futur Président, dans un discours tenu à Caen en mars 2007, ce n’est pas pour moi la France éternellement identique à elle-même. C’est la France qui ne meurt pas mais qui se métamorphose tous les jours. C’est la France dont le visage change imperceptiblement à chaque fois que parmi les Français apparaît un nouveau visage. »

Conserver une telle dynamique en ménageant la savante dialectique de la pérennité et d’un changement lui aussi permanent, tel est alors le véritable enjeu d’une politique de l’immigration choisie et de l’intégration réussie. Autrement dit, davantage encore qu’à la double préoccupation de tenir les engagements de la France au regard des conventions internationales et de ses propres principes — sachant que ceux-ci ont largement inspiré celles-là
— et en même temps de ne pas excéder les capacités d’accueil de la société française, notamment au regard de son économie et de sa cohésion sociale, c’est bien à la volonté de contribuer à l’entretien de l’identité nationale, c’est-à-dire de l’aider à se perpétuer tout en évoluant et à se modifier tout en restant fidèle à elle-même, que doivent répondre les efforts exigés de Brice Hortefeux. Celui-ci doit en effet considérer que la mission la plus haute qui lui a été confiée est celle qui consiste à favoriser l’apparition d’enfants de migrants dont l’envie de contribuer au destin du pays d’accueil de leurs parents est motivée par l’amour qu’ils lui portent, par l’attachement qu’ils éprouvent pour sa terre, l’intérêt qu’ils prêtent à son histoire et l’admiration qu’ils vouent aux principes qui le gouvernent.

À l’inverse, l’indifférence aux paysages, les griefs envers le passé et le mépris des règles et des valeurs dont procède l’identité française sont autant de signes dont un ministre de l’Identité nationale est fondé à estimer qu’ils invalident, chez ceux qui les éprouvent, toute prétention à s’installer ou à demeurer en France. L’importance que le président de la République confère au CAI n’a, au fond, pas d’autre signification, et il en va de même pour sa détermination à se montrer intransigeant envers l’immigration irrégulière : car, selon lui, comment croire que l’on parviendra à former ces enfants de migrants qui font tant pour enrichir la nation — et dont Nicolas Sarkozy lui-même s’efforce d’être un exemple — si leurs parents sont, quant à eux, autorisés à manquer au respect dû à la France, en bafouant impunément sa loi républicaine et la souveraineté de son État [10]. D’une manière générale, si le président de la République ne se défend pas d’inclure une dose d’utilitarisme dans la définition de son approche des questions d’immigration, dans la mesure où il juge qu’un chef d’État responsable a bien le droit de songer aux besoins des citoyens qui l’ont élu, il reste qu’en dernière instance le souci qu’il revendique est celui d’entretenir une identité nationale dont l’évolution témoigne de sa fidélité à elle-même [11].

4 - Enfin, le quatrième et dernier volet des attributions ministérielles de Brice Hortefeux concerne le codéveloppement ou, selon la dénomination la plus récente, le développement solidaire avec les pays d’émigration. Sur ce plan, la promotion de l’immigration choisie, dont on a vu qu’elle est le coeur du projet présidentiel, risque a priori d’entrer en tension avec une autre préoccupation clairement énoncée dans la Lettre de mission envoyée au ministre Hortefeux, à savoir celle de ne pas léser les intérêts économiques des sociétés dont sont issus les migrants, et en particulier de ne pas s’adonner à un « pillage des cerveaux », qui prive les nations en développement de la plus importante de leurs ressources.

Pour résoudre la contradiction potentielle entre son désir de mieux sélectionner les étrangers et son souci de ne pas priver leurs pays d’origine du capital humain dont ils ont besoin, Nicolas Sarkozy appelle d’abord Brice Hortefeux à faire preuve de discernement : car si « la France ne saurait piller les élites ou la main d’oeuvre des pays qui ont besoin de toutes leurs forces pour se développer, […] pour autant, précise le Président, cette question se pose différemment selon les pays en cause, [… de sorte qu’il convient d’agir…] de manière distincte à l’égard de pays émergents comme l’Inde ou la Chine, ou à l’égard de pays plus en difficulté ». Pour ces derniers, la France ne manquera pas à son obligation de former leurs élites, mais non sans veiller à ce que la formation reçue soit ensuite mise au service des nations d’origine, et elle s’emploiera en outre à donner « une impulsion nouvelle à l’implication des ressortissants étrangers vivant [… sur son sol…] dans le développement de leur [propre] pays » [12].

Quant au traitement des autres étrangers, ceux dont l’accueil est jugé potentiellement coûteux par les autorités françaises — mais dont le départ vers la France peut être considéré comme un soulagement et une ressource, au moins temporaires, par les États dont ils sont citoyens —, Nicolas Sarkozy estime qu’il relève d’accords, bilatéraux ou multilatéraux, qui associent étroitement la maîtrise des flux migratoires vers les pays du Nord et le soutien économique apporté aux pays du Sud. D’un côté, le président de la République se rallie à l’idée largement reçue selon laquelle, à terme, seul le développement des nations qui sont aujourd’hui trop pauvres pour nourrir et donner du travail à tous leurs ressortissants est en mesure de conjurer le danger qu’une immigration mal maîtrisée ferait peser sur les capacités d’accueil et la cohésion sociale des nations les plus riches. Aussi affirme-t-il qu’un codéveloppement qui, non content d’assister les pays d’émigration, les aide à prendre leur destin en main ne sert pas moins les intérêts de la France qu’il n’obéit à l’idée que les Français se font de leur obligations morales. Mais, d’un autre côté, Nicolas Sarkozy soutient également que la solidarité qui doit présider aux investissements français dans les économies des pays du Sud doit être réciproque. Autrement dit, il affirme qu’il revient aux dirigeants des États concernés par le codéveloppement de prendre part aux efforts déployés par leurs partenaires français pour ne recevoir sur leur sol que les migrants qu’ils peuvent accueillir dignement et qui ont la volonté de s’intégrer.

Pratiquement, cette solidarité réciproque serait destinée à s’exprimer dans des accords bilatéraux sur les flux migratoires
— tels que ceux que Brice Horetefeux a signés avec le Gabon, le Bénin, le Congo, la Tunisie et le Sénégal au cours de la première année du quinquennat ; accords qui, anticipant à la fois sur l’objectif de plafonnement global des contingents d’immigrés par profession et sur les éventuels obstacles juridiques à l’institution de quotas par région du monde, conviennent, notamment, du nombre de visas accordés annuellement au titre de l’immigration de travail. En outre, il est attendu des États qui s’engagent dans le développement solidaire qu’ils aident le gouvernement français à lutter contre l’immigration clandestine. Dans cette perspective, il leur revient, d’une part, de faire en sorte que leurs consulats en France délivrent avec diligence les laissez-passer requis pour procéder à l’éloignement d’un étranger en situation irrégulière et, d’autre part, de prendre des mesures dissuasives à l’encontre de leurs ressortissants qui tentent de gagner clandestinement le territoire français.

Enfin, si la solidarité entre la France et les nations dont elle entend favoriser l’essor économique devrait désormais se manifester par l’attention que chaque partenaire porte aux préoccupations de l’autre, elle peut aussi s’exprimer par la réalisation de projets qui conjoignent le souci de promouvoir le développement des pays d’émigration et celui de protéger le territoire et la population françaises de flux migratoires mal maîtrisés. Ainsi peut-on envisager qu’une part des investissements français affectés au codéveloppement serve à doter certains États amis d’une police des frontières digne de ce nom ou encore qu’à l’instar de l’Italie, pionnière en la matière, et de l’Union européenne, la France contribue à l’édification de camps de rétention destinés aux migrants irréguliers et situés sur le sol de pays extracommunautaires avec lesquels elle aura noué des accords de partenariat solidaire, soit, en matière d’immigration, une paradoxale solidarité d’intérêts sans frontières.

Notes

[8] Lettre de mission, op. cit.

[9] Lettre de mission, op. cit.

[10] Sans doute peut-on s’étonner qu’un fils de migrants, attaché au message universel dont son pays est porteur, fasse du séjour irrégulier une marque exemplaire de mépris des valeurs de la République : car, outre que la liberté de circulation est l’un de ces principes que la patrie des droits de l’homme s’enorgueillit de chérir, le fait que des individus prennent des risques souvent considérables, au nom de l’espoir que la perspective de vivre et de travailler en France fait naître en eux, n’est pas forcément un signe d’irrespect envers la nation française. Il reste que, en soulignant le caractère délictueux de l’immigration irrégulière, Nicolas Sarkozy entend demeurer fidèle à une tradition vénérable, puisqu’elle remonte à l’époque où le gouvernement français était dirigé par Édouard Daladier. C’est en effet le 12 novembre 1938, soit au lendemain de la signature des célèbres accords de Munich, qu’a été pris le décret-loi qui, dans son titre IV, érige pour la première fois la situation irrégulière en délit.

[11] Que l’entretien de l’identité nationale constitue moins un aspect que la véritable finalité du ministère confié à Brice Hortefeux, c’est-à-dire la résultante souhaitée des mesures relatives aux autres compétences du ministre, explique peut-être pourquoi, à ce jour, aucun budget spécifique ne lui est réservé.

[12] Lettre de mission, op. cit.

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