Le sexe de l’immigration

L’immigration a un sexe. Ce n’est certes pas nouveau — encore convient-il de noter que celui-ci a changé avec le temps. En effet, jusqu’aux années 1970, l’étranger se disait au masculin ; l’Arabe était un homme. D’ailleurs sa sexualité posait problème : c’est ainsi qu’on parlait à son propos de « misère sexuelle ». Mais depuis la fin des années 1990, on est arrivé à parité entre hommes et femmes dans les chiffres de l’immigration : c’est bien sûr, en bonne partie, l’effet du regroupement familial, qui a gagné en importance depuis les années 1970. Du coup, dans les débats publics, l’immigration est plus souvent invoquée au féminin. Et, comme hier, c’est aujourd’hui aussi une question de sexualité : des viols aux mariages forcés, en passant par la polygamie et les mutilations génitales, l’articulation entre genre et sexualité est un enjeu central de la politique de l’immigration et de l’intégration.

Il est vrai qu’il ne s’agit pas seulement des femmes, puisque l’homme de couleur figure dans ce discours comme auteur de violences physiques et symboliques, soit comme l’emblème nouveau de la domination masculine. On est ainsi passé d’une image à l’autre — des célibataires isolés de la génération précédente à l’impossible mixité des autres racialisés, en miroir du doux commerce entre les sexes censé prévaloir dans la civilisation française. Ces mutations ne renvoient donc pas seulement à une évolution de la réalité, mais aussi de sa construction. En effet, la racialisation s’inscrit dans une logique politique qui s’est imposée en France, non sans échos en Europe : l’immigration au féminin est au coeur des politiques de restriction de l’immigration qu’on dit « subie », et en même temps de leur justification au nom d’une approche républicaine de l’intégration. C’est bien dans ce contexte qu’il importe de comprendre l’émergence d’une attention renouvelée, au nom de la liberté sexuelle et de l’égalité entre les sexes, au sort des femmes immigrées, ou « issues de l’immigration ».

Pour comprendre les nouvelles formulations du sexe de l’immigration, à l’heure de sa féminisation, il faut revenir en arrière, précisément à la fin des années 1990, pour partir d’un enjeu à première vue bien différent : la politique de l’homosexualité. Bon gré mal gré, la « gauche plurielle » arrivée au pouvoir en 1997 avec Lionel Jospin avait dû soutenir, comme elle s’y était engagée, un projet de contrat d’union civile ouvert aux couples de même sexe. En face, l’opposition de droite s’était mobilisée avec force contre la loi qui allait être adoptée en octobre 1999 : Christine Boutin se faisait connaître par son combat contre le Pacte civil de solidarité (Pacs). Or, dès les journées d’été du RPR, en août 1999, Nicolas Sarkozy, alors secrétaire général de ce parti, appelait la droite à se mettre « à l’écoute de toutes les différences ». Autrement dit, prenant en compte l’évolution rapide de l’opinion publique, le futur président appelait son camp à changer de cap sans tarder, pour échapper à la « ringardisation » qui menaçait, quitte à s’engager contre l’homophobie. Selon lui, il convenait en effet de proposer l’image d’une droite non plus « traditionnelle » mais « moderne » — en particulier dans le domaine des moeurs. Cet appel fut bientôt entendu : c’est ainsi que Jacques Chirac, candidat à sa réélection en 2002, choisit pour porte-parole Roselyne Bachelot, qui, sans attendre le virage de son camp, s’en était clairement démarquée pour soutenir le Pacs. À l’inverse, Christine Boutin se voyait condamnée à une candidature de témoignage lors de la même élection, signant ainsi, du moins pour un temps, sa marginalisation politique.

La droite modernisée essayait donc de rattraper son retard sur la gauche — qui, pour sa part, ne se montrait guère désireuse de prendre trop d’avance dans ce domaine. De fait, pendant quelques années, l’armistice allait être respecté entre les deux camps, l’un et l’autre reconnaissant désormais l’intérêt de la loi nouvelle, mais s’accordant aussi à ne pas avancer davantage, ni dans la reconnaissance de la conjugalité homosexuelle, ni en matière d’adoption ou de procréation médicalement assistée pour les couples de même sexe. À défaut de toucher au mariage ou à la filiation, pour n’être plus taxée d’homophobie, la droite entreprenait alors de rejoindre la gauche dans la lutte contre les discours et les actes homophobes. Il n’empêche que la droite n’avait pas encore réussi à proposer une version de la modernité sexuelle qui lui fût propre. L’étape suivante devait donc être de prendre l’ascendant sur la gauche, en lui imposant son terrain, au lieu de la rejoindre sur le sien. C’est ce qui allait devenir l’enjeu des années 2000 — autour de l’immigration. Et c’est encore Nicolas Sarkozy qui allait s’y employer, d’abord à partir d’une question jusqu’alors délaissée par les politiques : la prostitution.

En 2001, la prostitution fait irruption dans le débat politique français. Les élections municipales sont en effet l’occasion de conjuguer un souci de proximité avec une exigence d’ordre dont la droite est tout naturellement porteuse. Le ministre de l’Intérieur se pose alors en défenseur des « riverains », en présentant la prostitution comme un trouble à l’ordre public : sans parler du bruit de leur activité qui venait perturber la quiétude des bonnes gens, tant le spectacle des prostituées que les traces matérielles de leur pratique ne menaçaient-ils pas l’innocence de leurs enfants ? Aussi la loi pour la sécurité intérieure votée en 2003 à l’initiative de Nicolas Sarkozy inscrit-elle dans le droit la catégorie de « racolage passif » (et non plus seulement actif), qui exige des policiers, pour l’identifier, une compétence nouvelle en même temps qu’elle leur accorde un nouveau pouvoir d’appréciation. C’est toutefois soulever une question délicate. Dès lors qu’il ne s’agit pas à proprement parler, malgré l’intitulé de la loi, de « sécurité » (on ne reproche d’ailleurs pas aux personnes prostituées de contribuer au fameux « sentiment d’insécurité »), doit-on en conclure qu’en préconisant la police des moeurs, la droite renouerait avec son discours traditionnel, renonçant à son ambition, depuis peu affichée, de modernité sexuelle ?

C’est ici qu’intervient une reformulation décisive : constituer la prostitution en un problème d’immigration permet de répondre à cette question par la négative. En effet, c’est seulement la prostitution « d’origine étrangère » que vise la répression ; aussi importe-t-il dans la pratique, sinon dans le droit, de distinguer les Françaises — voire, dans une vision racialisée alors explicite, les « franco-françaises » — des immigrées. Ces prostituées « de souche » n’inquiètent pas, bien au contraire ; familières, on les dit d’ailleurs « traditionnelles ». Il serait pourtant délicat de reprendre les critiques de celles-ci contre leurs concurrentes étrangères, qui, cassant le marché au prix de tarifs particulièrement avantageux, viendraient prendre le travail des Françaises. La prostituée de l’Est ne saurait être pour la droite ce que le plombier polonais sera bientôt dans le débat sur l’Europe. Il ne faut pas s’y tromper : malgré la tentation du protectionnisme sexuel, moderniser la droite ne saurait impliquer de rompre avec ses valeurs morales.

 
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