Les anticipations de l’éloignement

la rétention administrative

 Des doléances à l’incendie : les mouvements de retenus au Mesnil-Amelot et à Vincennes

La première année de mandat de Nicolas Sarkozy a vu l’émergence de mouvements de contestation d’une ampleur inédite à l’intérieur des centres de rétention. Sans doute depuis la création des CRA, en 1984, l’administration a-t-elle souvent été exposée au désarroi et à la colère des personnes retenues, et à leurs manifestations respectives : actes de désespoir — tentative de suicide ou automutilation — et protestations individuelles ou collectives ponctuelles. Toutefois, les mouvements qui se sont emparés de nombreux centres depuis décembre 2007 se distinguent à la fois par leur intensité, leur persistance et la clarté de leurs revendications.

Si l’industrialisation du système rétentionnaire, pour reprendre le terme utilisé par la Cimade, est l’une des causes de ces mouvements, elle ne suffit pas, à elle seule, à les expliquer. L’intolérance affichée par le nouveau président de la République envers l’immigration irrégulière et le souci de donner corps à l’intransigeance présidentielle en augmentant le nombre des éloignements ont également joué un rôle, en influant sur les réactions des agents de l’État présents en CRA, sur le mécontentement endémique des retenus. Car, tandis que le discours officiel renforçait le sentiment d’injustice parmi les étrangers en instance d’éloignement, en retour, l’hostilité croissante des retenus rendait le personnel des centres de rétention de plus en plus rétifs à toute contestation de son autorité. Dans une telle atmosphère, des incidents relativement habituels au sein des CRA ont rapidement gagné en ampleur — tant dans les expressions de défiance des étrangers enfermés que du côté de la répression policière — mais aussi en résonance, aussi bien d’un centre à un autre qu’à l’extérieur des CRA et même dans les médias.

Le premier de ces mouvements de contestation d’un nouveau type s’est déclaré au CRA de Vincennes au début du mois de décembre 2007, suite à l’évasion d’un sans-papiers. Celle-ci provoque en effet un net renforcement des mesures de sécurité à l’intérieur du centre : multiplication des rondes policières, nocturnes notamment, ainsi que des comptages et des mises à l’isolement pour des motifs de plus en plus variés. Les tensions produites par ces mesures deviennent réellement explosives les 29 et 30 décembre 2007. Les retenus organisent une grève de la faim collective et refusent de regagner leur chambre. La répression se révèle brutale. Pour ramener le calme, les policiers du centre font même deux fois appel à des brigades de police extérieures.

Autre fait nouveau dans ces circonstances, le mouvement connaît un fort retentissement à l’extérieur du centre. C’est qu’il bénéficie du relais de collectifs et d’associations de soutien aux sans-papiers qui à leur tour mobilisent les médias. Pour sa part, l’administration tente plutôt de minimiser l’affaire. Ainsi, le 4 janvier 2008, Bruno Marey, qui est le chef du service de garde des CRA de Paris, déclare qu’« il y a une discordance entre ce qui se passe à l’intérieur et ce qu’on en dit à l’extérieur ». Selon lui, les incidents des 29 et 30 décembre ne seraient que la conséquence d’une dispute entre deux retenus autour du choix d’une chaîne de télévision. Il nie même l’existence d’une grève de la faim, préférant parler de… « refus de s’alimenter ». Pour appuyer ces propos lénifiants, le fonctionnaire invite les journalistes à visiter le centre.

En dépit des efforts déployés par les représentants de l’État pour nier l’importance du mouvement de contestation, celui-ci se propage bientôt au CRA du Mesnil-Amelot. Dès le 20 décembre, des retenus de ce centre géré par la gendarmerie manifestent en se pressant près des grilles et en exhibant des affiches, où on peut notamment lire : « France, pays des droits de l’homme », « J’ai bâti la France », ou encore « On n’est pas que des chiffres ». Outre ces messages adressés au public, les étrangers enfermés au CRA du Mesnil-Amelot ont recours à plusieurs techniques de résistance non violente pour protester contre leurs conditions de rétention et les mesures d’éloignement dont ils font l’objet : entraves au comptage quotidien, refus d’entrer dans les chambres, grève de la faim, destruction des cartes d’identification.

Abou N’dianor [19], professeur de mathématiques en rétention depuis le 12 décembre 2007 est, avec Paul Wem [20], l’un des initiateurs de ce mouvement. Il entreprend la rédaction d’un cahier de doléances qui sera lu au directeur du centre. Sur deux pages manuscrites, sont évoqués le « manque d’hygiène dans les sanitaires », le sentiment d’être « traité comme du bétail », les « fouilles humiliantes », ou encore les « femmes choquées d’être enfermées ». Un courrier est également adressé à trente-trois consuls de pays dont les retenus sont ressortissants pour leur demander de ne plus délivrer de laissez-passer consulaires dont les conséquences sont souvent désastreuses pour leurs concitoyens.

Déterminées à étouffer un mouvement que sa sophistication, son impressionnante dignité et l’écho qu’il rencontre hors les murs rendent particulièrement embarrassant, les autorités administratives s’emploient à séparer ceux qu’elles tiennent pour des meneurs et à hâter les procédures d’éloignement qui les visent. Ainsi s’empressent-elles de transférer Abou N’dianor au CRA de Vincennes — avant d’être contraintes de le libérer suite à un vice de forme. En revanche, Paul Wem est expulsé vers le Gabon le 4 janvier : le gouvernement français a obtenu in extremis un LPC du consulat gabonais, alors même que Paul Wem est camerounais. Mais surtout, son expulsion a été précipitée au point d’être entachée d’illégalité, puisqu’elle a eu lieu avant que le tribunal administratif de Melun n’ait statué sur le recours formé contre la mesure d’éloignement.

À Vincennes, de nouveaux incidents se produisent les 11 et 12 février 2008. Lors du comptage dans les chambres, avant l’extinction des feux, un différend éclate entre des policiers et des retenus. Six étrangers en instance d’éloignement sont alors enfermés dans une chambre, où un policier fait usage de son pistolet à décharge électrique, un Taser, et blesse l’un d’eux. Le blessé devra être hospitalisé à l’Hôtel-Dieu, de même que son compagnon de chambre, qui a perdu connaissance suite à l’intervention. Pour conjurer la révolte qui gronde, une soixantaine de policiers est rapidement envoyée sur le site du CRA, où la tension monte rapidement. Des retenus mettent en effet le feu à leurs matelas, et, en réaction, les forces de police regroupent l’ensemble des pensionnaires dans la cour du centre. Ils y demeureront, dans le froid, jusqu’à quatre heures du matin. De nombreux témoignages font état des brutalités policières qui ont eu lieu au cours de cette nuit.

L’incident du 11 février et la conduite des policiers au cours de la nuit suivante suscitent de l’émoi mais aussi de fortes réactions parmi les retenus. Nombre d’entre eux vont même jusqu’à entamer une grève de la faim [21]. L’usage du Taser conduit également à des plaintes de la part de ses deux victimes. L’Inspection générale des services (IGS) est saisie par la Cimade et deux enquêtes, l’une administrative et l’autre judiciaire, sont aussitôt ouvertes. Dans le cadre de ces enquêtes, cinq fonctionnaires de la Brigade anti-criminalité (BAC) seront placés en garde à vue, le 17 avril 2008, avant d’être relâchés.

L’hiver et le printemps 2008 continuent d’être ponctués de gestes de protestation et de revendication, mais aussi d’actes de répression de la part des forces de l’ordre et, du côté de l’administration, de manoeuvres d’étouffement ou de déni de l’agitation croissante. Ainsi, le 24 février, c’est au CRA du Mesnil-Amelot qu’un bref affrontement oppose quarante retenus qui refusaient de regagner leur chambre et les gendarmes mobiles, appelés en renfort pour mettre fin à l’incident. Ensuite, au mois de mai, alors que les administrateurs des centres I et II de Vincennes organisent la visite de deux députés européens — Harlem Désir (PS) et Patrick Gaubert (UMP)
— , afin de montrer que le calme règne dans les CRA, un retenu, Oumar Bali, profite de l’occasion pour lire un texte, où, en tant que porte-parole des autres étrangers enfermés, il dénonce les conditions de la rétention. « Nous vivons jusque six ou sept personnes par cellule, affirme-t-il notamment, avec un drap et une serviette pour la semaine. »

Le 6 juin 2008, la Cimade fait état, dans un communiqué de presse, d’une multiplication des violences au centre de rétention de Vincennes. Un peu plus tard, le 25 juin, le rapport déjà mentionné de la Craza abonde dans le sens de la Cimade et met les autorités en garde contre les conséquences probables du « climat de tension et de violence qui règne de façon permanente dans tous les CRA » [22]. La commission considère que la situation de tension au sein du CRA de Vincennes est particulièrement inquiétante : « Un rien suffit à mettre le feu aux poudres. » Pour y remédier, la Craza recommande « très fermement que la capacité [de ce] pôle soit ramenée » à 140 places maximum.

Sur ce dernier point, à la date de parution du rapport, il est déjà trop tard. Le 21 juin, au centre de Vincennes, un homme meurt dans sa chambre à la suite d’une crise cardiaque. L’événement provoque une forte émotion dans les deux sites du CRA, qui regroupent alors 249 étrangers. Au cours de la nuit, des retenus qui tentent de s’informer sont gazés dans les couloirs. Le dimanche suivant, suite à une prière oecuménique organisée à la mémoire du retenu décédé, une manifestation est improvisée. Vers quinze heures, le feu prend dans plusieurs chambres. Les policiers utilisent des gaz lacrymogènes dans la cour puis évacuent les retenus dans le gymnase. En quelques heures, le centre sera complètement détruit par les flammes. Quant aux retenus, ils sont embarqués dans des bus, à deux heures du matin, et emmenés vers d’autres centres de rétention en France.

En dépit des mises en garde de la Cimade et de la Craza, le gouvernement ne voit aucune leçon à tirer de cet incendie, tout au moins du point de vue de la rétention et de ses conditions matérielles. Le 24 juin, le Premier ministre, François Fillon, se borne à déclarer qu’il n’a pas l’intention de changer de politique d’immigration à cause d’un incendie qu’il qualifie de « criminel ». À l’appui de cette qualification, cinq personnes sont mises en examen pour « destruction de bien par incendie » et « violences sur agents de la force publique ayant entraîné une incapacité totale de travail de moins de huit jours ». Quatre des cinq retenus visés sont aussitôt placés en détention provisoire  [23].

L’incendie de Vincennes était pourtant prévisible. Dès le 24 avril 2008, la Cimade rend public son rapport d’observation annuel sur les centres et lieux de rétention administrative. On peut y lire le passage suivant : « Le centre de rétention administrative (CRA) de Paris-Vincennes est le plus gros centre de France. […] Sa configuration spatiale, l’exiguïté des locaux, le peu d’espace de promenade, le contact humain réduit à l’extrême, les guérites de surveillance, la multitude des caméras, les rouleaux de barbelés posés en double transforment Vincennes en un véritable camp de rétention. […] La Cimade n’a cessé d’alerter les pouvoirs publics sur les conséquences inhérentes à une telle structure »  ; et le rapport d’ajouter que les troubles de la fin 2007 risquent de se perpétuer et même de s’aggraver « si l’administration ne prend pas la mesure de la gravité de la situation ». À ce jour, l’alerte lancée par la Cimade n’a toujours pas trouvé d’écho du côté de l’administration
— si on excepte les efforts déployés par le ministre de l’Immigration pour écarter l’association des CRA.


Notes

[19]Voir « Abou N’dianor », p. 65.

[20]Voir « Paul Wem », p. 89.

[21]Commission nationale Citoyens-Justice-Police, Mission d’enquête : centre de rétention administrative de Vincennes, juillet 2008.

[22]Craza, Rapport de l’exercice 2006/2008, juin 2008.

[23]Voir « Moïse Diakité », p. 27.