Quelle cohérence ?

Quelles que soient, par ailleurs, les qualités de la politique française d’immigration, il apparaît que la dynamisation de l’économie française, le rééquilibrage des échanges internationaux en faveur du Sud, l’insertion sociale des étrangers présents sur le territoire national et l’affermissement de l’État de droit ne comptent pas parmi les effets positifs qui peuvent lui être attribués. On peut certes discuter de l’importance de ces carences : après tout, un gouvernement a bien le droit d’avoir d’autres soucis que la prospérité de ses administrés, l’intérêt de ses partenaires, l’accueil de ses hôtes et la conformité de ses actes aux principes démocratiques dont il se réclame. Il reste que la négligence dont ces préoccupations sont l’objet est suffisamment insolite pour mériter que l’on s’interroge sur la dynamique qui l’a engendrée.

À cette fin, c’est-à-dire pour cerner la cohérence de la politique menée du point de vue de ses responsables, il convient non seulement d’écarter l’hypothèse de l’irrationalité ou de l’incompétence mais encore d’éviter les procès d’intention. En particulier, il ne peut être question de faire peser un soupçon de xénophobie sur les agents de l’État, puisque ceux-ci s’en défendent. Aussi cherchera-t-on plutôt à comprendre comment Nicolas Sarkozy lui-même insère le traitement des questions migratoires dans la poursuite des objectifs prioritaires qu’il déclare s’être fixés.

 Le destin du volontarisme

« Moi, je n’accepte pas la fatalité et je n’ai pas été élu pour vous dire “on n’y peut rien” . »Cette phrase prononcée le 28 octobre 2008 [1] apparaît sous diverses variantes dans une multitude d’interventions du président de la République. On en retrouve notamment une version légèrement plus étayée dans le compte rendu d’une table ronde avec des commerçants de l’Isère, le 13 mai 2008 : « Je n’ai pas été élu pour m’incliner devant tous les corporatismes, devant tous les immobilismes », expliquait ce jour-là le chef de l’État, avant d’évoquer ce pourquoi, à l’en croire, il a été élu : « Je vais aller les chercher, moi, les résultats, je ne veux pas les attendre. » [2]

Bref, comme nul en France ne l’ignore, le volontarisme est le maître mot de la présidence de Nicolas Sarkozy. Celui-ci est en effet persuadé que la passivité et le fatalisme affichés par le personnel politique expliquent son discrédit. Depuis le « on a tout essayé » de François Mitterrand à propos du chômage jusqu’au « l’État ne peut pas tout » de Lionel Jospin eu égard aux délocalisations, en passant par les innombrables réformes abandonnées qui ont jalonné les deux mandats de Jacques Chirac, le président de la République impute aux renoncements contrits des dirigeants qui l’ont précédé la propension de la population à désespérer de la politique ou, pire, à donner ses suffrages aux partis extrémistes. Soucieux, quant à lui, de rompre avec cette pratique du pouvoir qu’il juge irresponsable, son premier engagement va consister à s’interdire toute déclaration qui pourrait ressembler à un aveu d’impuissance. Bien plus, ce sera avant tout à la double exhibition de sa propre volonté et des résultats produits en l’exerçant qu’il va confier le soin de réhabiliter la fonction présidentielle.

Sans doute Nicolas Sarkozy n’ignore-t-il pas que les conditions imposées à la France par une économie mondialisée et une Europe partiellement intégrée retirent à ses dirigeants une part importante de leur emprise sur le cours des choses. Sa détermination à restaurer le prestige du pouvoir souverain ne le conduit donc pas à entretenir les fantasmes d’un souverainisme hexagonal fermé au monde et rétif à sa complexité. Le défi qu’il entend relever consiste plutôt à prendre en compte toutes les données d’un problème — en n’hésitant pas, le cas échéant, à lever les tabous qui empêchent de reconnaître certaines réalités — mais de façon à montrer que, loin de justifier l’inaction, la lucidité peut au contraire être mise au service de la résolution.

Pour comprendre comment ce pari de la détermination lucide s’applique à l’immigration, on peut se rapporter à un texte que Nicolas Sarkozy a publié dans la revue Agir en janvier 2007, soit quelques mois à peine avant son élection à la présidence de la République. Intitulé « Démographie et politique », cet article soutient qu’il est du devoir d’un décideur politique responsable de se préoccuper de l’évolution démographique du pays qu’il a l’ambition de gouverner.

Défendre une pareille thèse, admet d’emblée celui qui est déjà candidat à la magistrature suprême, suppose de se confronter à un tabou majeur. Affirmer que la démographie est un objet politique légitime n’est-ce pas aussitôt s’exposer aux pires soupçons ? Car une telle préoccupation, reconnaît Nicolas Sarkozy, « évoque dans l’imaginaire collectif, ou tout au moins chez les élites intellectuelles, une époque où les politiques de peuplement constituaient un levier de la puissance militaire. Les régimes fascistes des années 1920 et 1930 ont en effet développé des politiques natalistes agressives tournées vers des ambitions de conquête territoriale. »

Pour autant, l’auteur de « Démographie et politique » n’entend pas se laisser intimider par ce précédent. Selon lui, la démographie est une part décisive « de notre avenir collectif, au même rang que le développement économique et scientifique, l’environnement, la culture. » En conséquence, « [l]a politique ne peut évidemment pas ignorer une question aussi fondamentale. » Cependant, une fois admis qu’en dépit des tabous entretenus par « les élites intellectuelles » les responsables politiques ont vocation à se soucier de démographie, il reste encore à déterminer en quoi celle-ci est cause de souci.

Or, à cet égard, Nicolas Sarkozy revisite pour son compte les prévisions relatives à « l’hiver démographique européen », notamment consignées dans le célèbre rapport de l’ONU consacré aux « migrations de remplacement ». En Europe, rappelle-t-il, la fécondité moyenne n’excède pas 1,5 enfant par femme, de sorte qu’à elle seule la natalité ne permet déjà plus à la population européenne d’augmenter. Sans doute, avec un taux de fécondité de 1,9 enfant par femme, la France fait-elle exception. Mais en vertu de la lucidité dont il refuse de se départir, le futur Président ne croit guère à la durabilité de cette exception française, « tant les enjeux de société sont désormais imbriqués sur le continent. […] L’avantage comparatif en faveur de la France est réel mais sans doute fragile. La pire erreur serait de s’en satisfaire et de se croiser les bras. »

Ne pas se voiler la face, certes, mais à condition que le réalisme soit la condition de l’action et non de l’inertie. Car aussitôt Nicolas Sarkozy fustige tous ceux qui se résignent à ce déclin démographique annoncé — en arguant qu’il s’agit d’une tendance lourde et irréversible des sociétés développées — ou, plus grave encore, qui affectent de s’en réjouir, au motif que la dépopulation serait une solution « naturelle » au problème du chômage.

Aux tenants de la dénatalité choisie, l’auteur de « Démographie et politique » reproche de commettre un « contresens majeur. C’est le comble de la démission d’attendre d’un malthusianisme spontané la solution au chômage de masse. » Celui-ci ne peut en effet se résorber qu’à la faveur d’une croissance économique soutenue dont le dynamisme démographique est le corrélat : la prospérité, parce qu’elle génère la confiance en l’avenir, stimule le désir d’enfants et, en retour, le surcroît de population alimente la croissance — parce que « seul le travail crée le travail et fait croître les richesses ».

Quant aux résignés, pour qui le vieillissement des sociétés européennes est une fatalité sur laquelle la politique n’a pas de prise, Nicolas Sarkozy leur rétorque que le déclin est précisément le lot de ceux qui, confrontés à un défi, ne cherchent pas autre chose que des raisons de « se croiser les bras ». Il lui reste alors à expliquer comment la politique peut effectivement s’emparer de la démographie ; autrement dit, comment des décideurs politiques aussi volontaristes que lucides peuvent oeuvrer au renouvellement et même au rajeunissement de la population qu’ils gouvernent.

Sur le plan de la stratégie, celui qui n’est encore que président de l’UMP sait bien qu’un gouvernement ne dispose que de deux moyens d’influer positivement sur la démographie du pays dont il a la charge : le premier consiste à modifier la politique d’immigration dans le sens d’une plus grande ouverture, le second à prendre des mesures susceptibles de stimuler la natalité. Or, selon Nicolas Sarkozy, il convient d’agir sur les deux fronts, mais tout en gardant à l’esprit que le recours à l’immigration est à la fois techniquement aisé et socialement délicat, tandis que l’augmentation de la natalité est quant à elle moins perturbante mais aussi plus difficile à induire.

Si l’accueil massif de nouveaux immigrés est techniquement possible, c’est avant tout parce que les candidats au séjour abondent. Sur ce point, Nicolas Sarkozy souligne déjà ce qu’il répètera encore après son élection, à savoir que « la moitié des 900 millions d’Africains a moins de 17 ans » et vit dans des pays où « le taux d’augmentation de la population est supérieur au taux de croissance du revenu intérieur ». Quant aux problèmes sociaux soulevés par la venue de nombreux étrangers, ils sont eux aussi évoqués dans des termes auxquels le président de la République demeurera attaché : « Il ne faut pas se dissimuler la vérité, lit-on encore dans « Démographie et Politique ». Les difficultés de l’intégration en France, la “crise des cités”, la montée des violences urbaines sont en grande partie le résultat de quarante-cinq ans d’immigration Sud-Nord insuffisamment régulée et organisée. » Pour cette raison au moins, « l’immigration ne saurait être le remède miracle, la solution unique à la crise démographique[…] » qui frappe déjà l’Europe et menace la France.

Abordant ensuite la dynamisation de la natalité, Nicolas Sarkozy insiste à la fois sur son utilité concrète — conjurer l’hiver démographique qui menace — et sur sa valeur symbolique — en tant que témoignage de la foi des Français en leur avenir. « Qui ne voit que les Trente Glorieuses et le baby-boom sont allés de pair ? », s’exclame-t-il. Avant d’ajouter : « Qui ne voit dans l’essor actuel des États-Unis également la conséquence d’une plus grande vitalité démographique ? » Mais, s’il considère que l’incitation gouvernementale à la natalité est entièrement bénéfique lorsqu’elle atteint son but — alors que l’ouverture des frontières lui semble poser autant de problèmes qu’elle en résout&nbsp— ; l’auteur de « Démographie et politique » doit cependant reconnaître que son efficacité n’est pas assurée. « Un taux de fécondité ne se décrète pas, admet-il. Moins encore qu’un taux de croissance. » Aussi serait-il imprudent de ne miser que sur lui pour conjurer le vieillissement et le dépeuplement de la France

Au terme de cette évaluation des problèmes auxquels les deux modes de renouvellement de la population confrontent les décideurs politiques, Nicolas Sarkozy sort renforcé dans sa conviction qu’une approche volontariste de la démographie consiste à ne négliger aucun registre. Aussi se propose-t-il, d’une part, d’optimiser le recours à l’immigration — en sélectionnant les immigrés les plus aptes à s’intégrer et en veillant à n’admettre que ceux auxquels la France peut réserver un accueil digne — et, d’autre part, de maximiser le rendement des mesures destinées à augmenter la natalité.

Sur ce second plan, le futur Président proclame son intention de mener une action décomplexée — quitte à faire fi des tabous chers aux « élites intellectuelles »&nbsp— ; mais sans pour autant tourner le dos à la modernité en menant une politique nataliste d’un autre âge. Plus précisément, s’il tient qu’il est du devoir d’un gouvernement « d’assurer aux ménages qui veulent donner la vie des conditions favorables à cette grande et belle ambition[…] », il ne s’affirme pas moins conscient que, pour indispensables qu’elles soient, « les incitations fiscales et les prestations sociales destinées à encourager la natalité » ne pourront suffire à la tâche.

Selon Nicolas Sarkozy en effet, « le défi fondamental dans ce dossier, c’est de concilier la volonté légitime des deux parents d’exercer une activité professionnelle et d’assumer la responsabilité immense qui s’attache à la qualité de parents. » Autrement dit, l’activisme démographique ne peut porter ses fruits qu’à la condition de respecter cette valeur profondément française qu’est l’égalité des sexes. Aussi lui faudra-t-il prendre appui sur « un programme massif de créations de places en crèche et, au-delà, [sur] la multiplication des solutions de garde », ainsi que sur des aménagements législatifs conçus pour « permettre aux pères et aux mères d’organiser leur temps de travail dans des conditions compatibles avec l’exercice de leur responsabilité parentale ».

Texte bref mais exemplaire, « Démographie et politique » illustre bien le volontarisme lucide dont le président de la République ne cesse de se réclamer. On y trouve d’abord l’expression d’une volonté qui est aussi un défi lancé au fatalisme : comme le martèle l’auteur, la France n’est pas condamnée au déclin démographique pour autant que ses dirigeants prennent la peine de se décroiser les bras. Viennent ensuite l’identification des voies susceptibles de mener à l’objectif fixé — en l’occurrence le recours à l’immigration et le soutien à la natalité — mais aussi la reconnaissance des problèmes auxquels elles exposent ceux qui les empruntent — problème de l’intégration des immigrés d’un côté, de la conciliation entre natalité et modernité de l’autre. Apparaissent enfin des mots d’ordre — limiter l’immigration aux étrangers dignes d’être choisis et aptes à être accueillis dignement, articuler la natalité à la dynamisation de l’économie et à l’évolution des rapports entre les sexes — qui doivent manifester que la prise en compte des difficultés est compatible avec la détermination à les résoudre.

Cependant, à y regarder de plus près, on ne peut qu’être frappé par l’inadéquation entre les mesures qui mettent en oeuvre l’« action politique volontariste et décomplexée » que cet article appelle de ses voeux et le défi au fatalisme démographique qu’elles ont pour mission de relever. Ainsi, du côté de la gestion des flux migratoires, on a déjà eu l’occasion de constater que la lutte contre l’immigration irrégulière et la multiplication des entraves à l’immigration familiale avaient pour conséquence de rendre la France peu attractive pour les étrangers qu’elle souhaiterait choisir. Autrement dit, loin de faire place nette pour les cohortes d’immigrés intégrables dont le pays est censé avoir besoin, la culture du résultat arborée par les administrations préfectorales, et qui permet à celles-ci d’éloigner quelque 25 000 étrangers par an, s’impose au contraire comme le principal obstacle aux ambitions affichées par le président de la République. Bien qu’indéniablement volontaire et dépourvue de complexes l’action de l’État français à l’encontre des immigrés supposément subis risque en effet d’empêcher l’immigration de jouer le rôle de remède partiel à la crise démographique que lui confère Nicolas Sarkozy.

Peut-on alors considérer que les efforts consentis par le chef de l’État pour soutenir la natalité compensent l’inaptitude de la politique d’immigration choisie à conjurer le vieillissement et, à terme, le dépeuplement de la France ? Sans doute les engagements relatifs aux places en crèches et à l’aménagement du temps de travail semblaient-ils prometteurs. Toutefois, on sait qu’ils n’ont pas été tenus par le vainqueur de l’élection présidentielle du 6 mai 2007. Ainsi le projet d’instaurer un droit opposable à la garde d’enfant, évoqué en début de mandat, a été abandonné par le gouvernement Fillon dès l’été 2008. Quant à la création massive de places en crèches, la secrétaire d’État à la famille, Nadine Morano, lui a récemment substitué « la voie de l’assouplissement des normes et celle de l’optimisation de l’existant », autrement dit, l’augmentation du nombre d’enfants par crèche ou par assistante maternelle, au risque, selon la Caisse nationale d’allocations familiales (CNAF), d’entraîner la détérioration des conditions d’accueil [3]. Enfin, l’idée d’aménager les horaires de travail en fonction des conditions d’exercice des responsabilités parentales s’est pour sa part rapidement effacée derrière l’injonction à travailler plus et plus longtemps.

Plutôt qu’à un simple reniement, l’abandon de ces mesures pourtant jugées cruciales par Nicolas Sarkozy — puisqu’à ses yeux « la question […] du peuplement de la France […] s’impose comme l’une des priorités politiques fondamentales des prochaines années » — renvoie à la circularité, vertueuse ou vicieuse selon la conjoncture, que l’auteur de « Démographie et politique » établit entre croissance économique et dynamisme démographique. « L’effondrement de la fécondité en Europe », lit-on encore dans cet article, « est en partie lié au dynamisme économique insuffisant de l’Europe.[…] Il […] exprime l’inquiétude des jeunes Européens face à l’avenir : celle de ne pas obtenir d’emploi, de logement, les moyens matériels d’élever une famille. Le déclin démographique — engendré par ce contexte économique atone — favorise à son tour la morosité économique par son impact négatif sur la consommation des ménages et sur l’effort d’investissement. »

S’il estime qu’atonie économique et déclin démographique se renforcent mutuellement, au point qu’il est difficile de savoir d’où le mal est venu, le chef de l’État semble en revanche persuadé que, pour inverser le sens de ce mouvement circulaire, c’est de la dynamisation de l’économie qu’il faut partir — peut-être parce qu’un taux de fécondité se décrète encore moins aisément qu’un taux de croissance. Or, selon lui, les clefs d’une reprise économique sont à chercher du côté des réformes qui se traduisent par une réduction des budgets sociaux et des emplois publics — même au détriment de la petite enfance — et qui offrent davantage de flexibilité au marché du travail — même aux dépens d’une organisation du temps plus propice au désir de donner la vie. À terme sans doute, lorsque ces réformes auront produit les résultats attendus, la croissance revenue rendra aux jeunes la confiance dans leur avenir et, par conséquent, l’envie de faire des enfants — envie qu’il s’agira alors de soutenir grâce à des investissements massifs dans les places de crèches et d’audacieux aménagements dans l’organisation du travail. Mais, pour l’heure, c’est bien le souci de dynamiser la démographie en stimulant la croissance qui a pour effet de précariser et d’inquiéter ces mêmes jeunes, au point de saper leur désir de contribuer au soutien de la natalité. Bref, au regard de l’objectif démographique que Nicolas Sarkozy se fixe et qu’il juge trop décisif pour autoriser le moindre fatalisme, force est d’admettre que la politique économique conduite par le gouvernement n’est pas moins contreproductive que la lutte menée contre l’immigration subie.

Pour rendre compte de la surprenante trajectoire du volontarisme présidentiel, il convient d’abord de rappeler que celui-ci se déploie dans plusieurs dimensions : démographie, certes, mais aussi revalorisation du travail, modernisation de l’État, ou encore protection des femmes persécutées de par le monde. Or, en raison même de leur nombre, il peut arriver que les objets auxquels Nicolas Sarkozy entend appliquer sa volonté l’entraînent dans des voies dont la convergence n’est pas assurée. Ainsi en va-t-il de ses engagements à alléger le fardeau des entreprises françaises et à améliorer la productivité de la fonction publique — dont on a vu qu’ils ruinent son ambition de conduire une politique nataliste moderne — ou de sa détermination à confier aux préfets la sélection des étrangers admis au séjour — dont on a vu qu’elle compromet le rôle qu’il assigne à l’immigration dans la conjuration du dépeuplement de la France.

Que les arbitrages requis par ces dissensions internes au volontarisme du chef de l’État n’aient pas été favorables à l’objectif démographique, en dépit de son caractère censément prioritaire, peut aisément se comprendre : comme l’explique l’auteur de « Démographie et politique », conjurer le vieillissement et la décroissance de la population est une obligation envers les générations futures, alors que l’allongement de la durée du travail, la réduction du nombre des fonctionnaires et le combat contre l’immigration subie relèvent de promesses adressées à des hommes et à des femmes qui sont non seulement nés et en âge de voter, mais également susceptibles de désespérer de la politique ou de rejoindre les rangs de l’extrémisme si la personne qu’ils ont porté au pouvoir se révèle aussi velléitaire et complexée que ses prédécesseurs.

Sans doute Nicolas Sarkozy n’est-il pas le premier décideur politique à faire l’expérience des conflits entre volontarisme et clientélisme. C’est même le lot commun à tous les responsables politiques qui tirent leur légitimité du suffrage universel. Il reste que, pour sa part, l’actuel président de la République française se targue d’être quelqu’un qui n’a pas « été élu pour [s]’incliner devant tous les corporatismes, devant tous les immobilismes ». Or, même si la validation de tels propos repose largement sur le spectacle de la volonté présidentielle, celle-ci n’est, néanmoins, en mesure de distinguer Nicolas Sarkozy des politiciens ordinaires qu’à la condition d’offrir quelques témoignages, de préférence chiffrés, des résultats produits par son exercice.

Ainsi s’explique la gestion du volontarisme démographique manifesté par le chef de l’État. Des trois instruments dont l’auteur de « Démographie et politique » comptait se servir pour forger l’avenir de la population française — à savoir un activisme nataliste modernisé, une ouverture des frontières aux immigrés de choix et une intransigeance redoublée à l’encontre des étrangers indésirables&nbsp— ; on a vu que les deux premiers se sont révélés inutilisables. En revanche, le troisième produit des résultats dignes d’être affichés, au sens où ils correspondent à des objectifs annoncés. C’est donc à eux seuls qu’il revient de présenter le bilan de « la prise en compte politique des phénomènes démographiques », alors même que, pris isolément, ils vont dans le sens opposé du soutien résolu et décomplexé que Nicolas Sarkozy se flatte d’apporter à la croissance et au rajeunissement de la population française.

Plutôt qu’une affaire d’intérêt économique, de rayonnement international, de paix sociale, de respect des lois ou même, in fine, d’ambition démographique, c’est donc l’obsession volontariste du chef de l’État qui donne à la politique française d’immigration son étrange cohérence. D’abord fait pour accréditer l’image d’un dirigeant persuadé que « quand on veut, on peut », le volontarisme présidentiel voit son singulier destin se nouer quand apparaissent les incompatibilités entre ses diverses manifestations. Car, s’il se révèle incapable de concilier toutes les résolutions dont il se réclame, Nicolas Sarkozy ne se montre pas pour autant disposé à assumer qu’elles ne sont pas conciliables. Aussi est-ce pour occulter le fait qu’il ne peut obtenir tout ce qu’il veut que le Président volontaire en vient bientôt à ne plus vouloir que ce qu’il peut. Sans doute, en exerçant le pouvoir que lui laisse cette volonté résiduelle, obtient-il souvent des résultats qui sont aux antipodes de ce qu’il prétendait initialement vouloir. Toutefois, à ses yeux, l’exhibition de la volonté et l’affichage de ses résultats valent bien qu’on leur sacrifie l’objet, fût-il prioritaire, auquel elle devait s’appliquer : c’est qu’il en va de la réhabilitation de la politique.

Notes

[1]En réponse à des critiques formulées par Lionel Jospin, Libération.fr, 30 octobre 2008.

[2]Challenges.fr, 14 mai 2008.

[3]Voir Anne Chemin, « Accueil des tout-petits : il manque au moins 300 000 places pour répondre aux besoins », Lemonde.fr, 31 décembre 2008.

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Le destin du volontarisme [page 1]
La conjuration des critiques [page 2]
Les embarras des opposants [page 3]
 
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