Quelle cohérence ?

 La conjuration des critiques

L’étrangeté des raisonnements examinés ci-dessus invite à formuler une ultime interrogation. On peut en effet se demander pourquoi la cohérence en dernier ressort ubuesque qui caractérise la politique française d’immigration ne joue pas davantage en sa défaveur. À cette question, on sait que Brice Hortefeux propose une réponse. Si l’action de son ministère n’est pas davantage critiquée, explique-t-il — sinon par les collectifs et associations proches des sans-papiers et par des militants émargeant à la gauche de la gauche&nbsp— ; c’est avant tout parce qu’elle est populaire. Selon le ministre, le rejet de l’immigration subie est une attitude partagée par une majorité de Français, et particulièrement fréquente dans les milieux modestes  : une politique qui le conforte n’aurait donc pas grand chose à craindre d’éventuels reproches adressés à sa cohérence.

La popularité dont se prévaut Brice Hortefeux est-elle avérée ? On ne saurait guère l’affirmer avec certitude. Ainsi, selon le baromètre IPSOS-Le Point de décembre 2008, l’action menée par le ministre de l’Immigration n’était-elle approuvée que par 30% des Français, alors que 40% d’entre eux la jugeaient défavorablement [4]. Si un sondage d’opinions ne suffit évidemment pas à établir le crédit ou le discrédit d’un homme et des mesures auxquelles il est identifié, force est au moins de reconnaître que le soutien massif dont bénéficierait la gestion gouvernementale des flux migratoires ne peut être tenue pour acquise.

Pour autant, Brice Hortefeux n’est pas seul à croire en la popularité de sa politique. Des assemblées d’élus aux salles de rédaction des grands médias, en passant par les tribunes et les écrans où s’exposent les intellectuels publics, une majorité d’observateurs autorisés de la société française abonde largement dans son sens. Qu’ils le comprennent ou qu’ils le déplorent, ces experts en récolte et en édification des opinions s’accordent généralement à penser que les étrangers qui séjournent en France, tout au moins ceux d’entre eux dont la culture d’origine n’est pas propice à une intégration facile, sont en butte à une hostilité endémique, tout au moins dans les couches de la population autochtone qui vivent à leur contact. Aussi accordent-ils au ministre de l’Immigration que sa politique ne peut être que populaire, puisqu’elle conforte les sentiments qu’eux-mêmes prêtent au peuple.

Si les élites raisonnables présument volontiers de la popularité des politiques de « maîtrise de l’immigration », c’est sans doute parce que telle est leur conviction mais peut-être aussi parce qu’elles en retirent un bénéfice moral. Tout d’abord, la proposition qui constitue la prémisse de cette présomption, à savoir qu’une présence étrangère trop marquée suscite un malaise dans les milieux modestes, leur permet de souligner le contraste entre les préventions qu’ils attribuent aux gens simples et leur propre imperméabilité à tout sentiment xénophobe. Ensuite, la lucidité qu’ils attribuent à cette même proposition les autorise à distinguer l’attention qu’ils manifestent aux inquiétudes populaires de la négligence que leur témoignent les partisans de l’ouverture des frontières : négligence d’autant plus coupable, estiment-ils en outre, qu’elle a pour conséquence de heurter ceux qui en sont l’objet et, par là même, de renforcer leurs crispations. Enfin, les effets pervers qu’elles imputent à l’« angélisme » dans le traitement des questions migratoires persuadent les élites raisonnables que leur propre « réalisme » constitue le plus sûr rempart contre les exploiteurs cyniques des tensions entre autochtones et immigrés : tenir compte de l’anxiété que les seconds suscitent chez les premiers seraient à leurs yeux le seul moyen d’empêcher qu’elle ne soit captée par des prêcheurs de haine. Bref, présumer que les politiques d’immigration rigoureuses sont populaires s’avère bien triplement gratifiant : en se ralliant à une telle présomption, les faiseurs d’opinion démontrent à la fois leur tolérance envers les étrangers, leur respect des angoisses du peuple et leur intransigeance à l’endroit des démagogues racistes. On conçoit donc aisément que, validée ou non par des enquêtes, ils lui vouent un attachement sans faille.

Supposer l’assentiment de la population à leur fermeté n’est pourtant pas le seul procédé rhétorique auquel Nicolas Sarkozy et ses collaborateurs ont recours pour désarmer les critiques. Une deuxième technique, beaucoup plus originale, consiste à invoquer certaines valeurs phares de la modernité à l’appui de la lutte contre l’immigration subie. Pour se convaincre de son caractère novateur, il suffit de rappeler qu’aux autres époques où ce type de combat était à l’honneur, la nécessité de résister à la pression migratoire était avant tout justifiée par la corruption que des étrangers eux-mêmes cosmopolites et toujours déjà sans racines risquaient d’apporter à l’homogénéité de la nation française, à l’intégrité de ses stratifications et à l’immuabilité de son génie. Or désormais, c’est au contraire pour protéger les valeurs de liberté — notamment des moeurs&nbsp— ; d’égalité — en particulier des sexes —, mais aussi de mixité, de laïcité, de diversité et même d’ouverture au monde qui caractérisent la société française qu’une vigilance sans faille devrait s’exercer à l’endroit de migrants dont les cultures d’origine seraient imprégnées de sectarisme et d’intolérance. Autrement dit, si aujourd’hui encore, les agents de l’État sont invités à entourer les candidats au séjour de soupçons phobiques, ceux-ci ne seraient plus, comme hier, motivés par les « différences » dont ces hommes et ces femmes sont porteurs — puisque le « métissage » que ces différences préfigurent est indissociable de l’identité française — mais bien plutôt par les phobies dont il est à craindre qu’ils soient eux-mêmes les proies.

Bien que Nicolas Sarkozy en use avec un aplomb qui lui est propre, cette stratégie discursive ne compte pourtant pas au nombre des exceptions françaises. Elle se retrouve en effet, à quelques aménagements près, dans les propos d’autres dirigeants européens soucieux de donner des couleurs modernes et libérales aux programmes qu’ils mettent en oeuvre pour restreindre les droits des migrants. À ce jour, la version la plus audacieuse de cette apologie moderniste du filtrage des étrangers peut sans doute être créditée à Pim Fortuyn, le leader charismatique de l’extrême droite néerlandaise assassiné en 2002. Friand de paradoxes, ce chef d’un parti dont le slogan était « la Hollande est pleine » s’est un jour déclaré insoupçonnable de racisme ou de xénophobie au motif que, bien souvent, ses amants étaient de jeunes Marocains. Bien plus, ajouta-t-il, c’est précisément pour ménager à mes partenaires le droit de mener librement leur vie sexuelle qu’il convient d’interdire l’accès au territoire à leurs compatriotes — dans la mesure où ceux-ci peuvent être raisonnablement soupçonnés d’entretenir des sentiments homophobes incompatibles avec l’esprit d’ouverture du peuple batave [5].

Est-ce parce que, de son propre aveu, le président de la République française est né hétérosexuel [6] ? Toujours est-il qu’il ne s’est pas encore aventuré sur le terrain de l’égalité des sexualités pour justifier la lutte contre l’immigration subie, lui préférant le domaine plus consensuel de l’égalité des sexes. Mais si, des provocations de Pim Fortuyn aux plus sages discours de Nicolas Sarkozy, les thèmes emblématiques de la modernité varient, en revanche, c’est bien le même dispositif rhétorique que l’on retrouve chez le chantre du populisme libertaire et chez le promoteur de la République diversifiée : l’un et l’autre soutiennent en effet que c’est afin de préserver l’ouverture de la société qu’il faudrait partiellement l’emmurer, et que c’est en sorte d’entretenir ses propensions à toutes les mixités qu’il faudrait la protéger des individus culturellement suspects de préférer la pureté. Bref, en termes clairs et jacobins : pas d’intégration pour les ennemis de la diversité.

Outre la présomption de sa popularité et la modernisation des motifs censés la justifier, l’action menée par le ministère de l’Immigration bénéficie encore d’un troisième mode de protection rhétorique : non contents de se prévaloir des suffrages du public et d’attribuer leur zèle au souci de promouvoir une société plus libre et plus métissée, les responsables de la lutte contre l’immigration subie s’appliquent en effet à retourner contre ceux qui l’éprouvent l’indignation soulevée par l’exécution de leurs tâches.

Comme l’attestent notamment les procès intentés à Romain Dunand ou à Simone Levavasseur — poursuivis l’un et l’autre pour outrage parce qu’ils avaient comparé la politique d’immigration actuelle aux pratiques en vigueur sous le régime de Vichy — rien ne scandalise davantage les autorités françaises que ce qu’elles considèrent comme de honteux amalgames entre la démocratie irréprochable qu’elles modernisent chaque jour et le régime de sinistre mémoire du maréchal Pétain [7]. Loin d’ignorer des protestations dont ils répètent pourtant qu’elles ne sont aucunement représentatives de l’opinion des Français, tant les représentants de l’État que les élus de la majorité présidentielle affectent au moins de s’en indigner bruyamment, quand ils n’intentent pas d’action en justice. Ainsi en va-t-il à chaque fois que des particuliers se risquent à parler publiquement de rafles — pour décrire les vastes opérations destinées à augmenter les chiffres d’interpellations de sans-papiers&nbsp— ; de détention arbitraire — pour évoquer les modalités et les conditions de la rétention administrative et du maintien en zone d’attente&nbsp— ; de violences policières — pour stigmatiser les techniques, tels que les coups, les baîllons, les bandes adhésives et les calmants, utilisées pour réaliser des éloignements forcés&nbsp— ; de discrimination raciale — pour qualifier les contrôles d’identité au faciès&nbsp— ; de procédure inquisitoriale — à propos des interrogatoires subis par les couples mixtes&nbsp— ; ou encore de délation — lorsqu’un fonctionnaire zélé transmet aux services compétents les informations nécessaires à l’arrestation d’un étranger en situation irrégulière.

En faisant le pari de la réactivité systématique, les collaborateurs et les partisans du président de la République oeuvrent à soustraire la politique d’immigration aux reproches qui lui sont adressés en déplaçant le débat vers les motivations de ceux qui les lui adressent. Tel est notamment le sort réservé aux utilisateurs du mot « rafle » : en fustigeant l’emploi de ce nom, il s’agit d’abord de suspendre l’examen de ce que font les forces de l’ordre pour se pencher au préalable sur la pertinence de l’appellation qui désigne leurs pratiques. Toutefois, à peine la question de l’admissibilité de ce mot est-elle posée qu’un nouveau déplacement se produit, cette fois vers les motivations de la personne qui en fait usage : parler de rafle n’est-ce pas évoquer le Vel’ d’Hiv ? Risquer une telle allusion, n’est-ce pas faire preuve à la fois de frivolité et d’outrecuidance, ou plus grave encore, n’est-ce pas banaliser non seulement Vichy mais la Shoah elle-même ? Bref, à suivre le cheminement proposé par les avocats du pouvoir, que quelqu’un utilise le mot rafle à propos de la police française d’aujourd’hui ne devrait pas conduire à examiner l’exactitude de ce que cette qualification dénote mais bien plutôt à prendre appui sur sa connotation pour se demander si son utilisateur est seulement irresponsable ou s’il convient de le soupçonner de négationnisme.

L’efficacité d’une pareille technique est double. D’une part, l’indignité conférée à l’indignation initiale des opposants permet de constituer celle-ci en injure, et non pas seulement en témoignage d’opposition radicale. Selon le gouvernement, en effet, le fait d’être accusé de bafouer les droits fondamentaux alors même qu’il n’a de cesse de leur proclamer son attachement est manifestement injurieux. Quant à se voir comparé à un gouvernement non démocratique, et surtout complice du pire, alors même que le Président s’efforce de rendre la démocratie irréprochable relève tout simplement de l’outrage — d’autant plus qu’une telle comparaison porte atteinte à la mémoire des déportés qu’elle convoque. Bref, on l’aura compris, le premier avantage offert par la technique du renversement de l’indignation réside dans sa faculté d’ériger les critiques les plus radicales en délits. Or, le nombre important d’actions intentées indique qu’il s’agit d’une faculté que les autorités ne se privent pas d’exercer.

Mais d’autre part, l’offense dont le pouvoir affirme être l’objet, et davantage encore l’emphase avec laquelle il se déclare offensé, ont aussi pour effet de montrer à quel point l’indignation initiale des opposants est éprouvée comme une blessurepar les responsables politiques qu’elle vise. Or, aux yeux de ces derniers, le fait qu’ils se sentent aussi profondément blessés doit non seulement manifester l’injustice des attaques dont ils sont la cible mais aussi sceller la disqualification tant morale que politique de ceux qui les profèrent. Autrement dit, la douloureuse indignation affichée par les représentants de l’État lorsque le traitement qu’ils réservent aux étrangers est comparé aux politiques xénophobes du régime de Vichy — voire même des ultimes années de la IIIe république [8] — a pour vocation de signifier que la véritable cruauté ne réside ni dans les expulsions « musclées » auxquelles procèdent souvent les policiers, ni dans les interrogatoires humiliants subis par les couples soupçonnés d’avoir contracté un mariage blanc pour usurper le droit au séjour, mais bien plutôt dans la souffrance que des amalgames infamants infligent à des édiles aussi irréprochables que la démocratie qu’ils servent.

On peut encore noter l’effet pour ainsi dire synergique que les concepteurs de la politique française d’immigration peuvent tirer d’un recours combiné aux deux derniers agencements rhétoriques décrits ci-dessus — à savoir la revendication de valeurs généreuses et l’indignation face aux critiques : car, de leur point de vue, il est d’autant plus justifié de se déclarer scandalisé par des accusations de xénophobie que les pratiques qui motivent ces accusations ont pour seule fin de promouvoir la mixité et la diversité.

Dira-t-on qu’ajoutées à la popularité présumée de leur politique, la modernité et la susceptibilité qu’affichent le président de la République et ses collaborateurs sont de nature à masquer les défaillances de leurs raisonnements ? En dépit de l’habileté dont leurs utilisateurs font preuve, de tels moyens ne suffiraient probablement pas à la tâche si, à des degrés et pour des motifs différents selon leur sensibilité, les opposants à Nicolas Sarkozy y étaient moins sensibles.

Notes

[4]Ipsos.fr.

[5]C’est en 2002, lors d’un débat télévisé où son adversaire socialiste l’accusait de ne rien connaître aux immigrés que Pim Fortuyn a proposé ce développement. Voir Le Soir, 8 mai 2002.

[6]« J’ai une question à vous poser », TF1, 5 février 2007.

[7]Voir « Délits de solidarité », p. 304.

[8]Les décrets-lois de novembre 1938, à l’époque où Édouard Daladier était Premier ministre, ne se bornent pas à constituer le séjour irrégulier en délit : ils s’appliquent également à lutter contre les mariages « de complaisance » entre étrangers et Français, en interdisant aux premiers de se marier s’ils n’ont pas de papiers en règle. C’est ensuite en janvier 1939 qu’est créé, à Rieucros, le premier camp d’internement — officiellement appelé « centre spécial de rassemblement » — destiné aux étrangers en situation irrégulière qui refusent de quitter le territoire national. Voir Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle). Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard, 2007, pp. 463-464.

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Sommaire de l'article
Le destin du volontarisme [page 1]
La conjuration des critiques [page 2]
Les embarras des opposants [page 3]
 
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