Quels raisonnements ?

Faut-il réduire la reconfiguration proclamée de la politique française d’immigration à une opération purement rhétorique ? Autrement dit, faut-il considérer que l’affectation de rupture masque une profonde continuité entre l’action de Nicolas Sarkozy et celle de ses prédécesseurs ? Peut-on, au contraire, déceler un réel changement de cap et, si tel est le cas, ses orientations correspondent-elles aux objectifs annoncés ? Répondre à ces questions implique d’examiner comment les autorités françaises s’emploient à réaliser les ambitions qu’elles affirment nourrir pour leur pays. Aussi s’efforcera-t-on à présent d’évaluer l’impact que les mesures consacrées à la lutte contre l’immigration subie et à la promotion de l’immigration choisie produisent sur la situation économique et le climat social en France, ainsi que sur les partenariats internationaux et les pratiques gouvernementales de l’État français.

 Toute la misère du monde ?

Si Nicolas Sarkozy et ses collaborateurs ne se bornent plus à rappeler que la France est dans l’incapacité d’accueillir toute la misère du monde, cette proposition ne demeure pas moins le socle de leur argumentation — à ceci près, on l’a vu, que s’y rallier relève désormais du respect de la dignité. Les tenants de la lutte contre l’immigration subie persistent donc à soutenir qu’aujourd’hui déjà de trop nombreux étrangers pauvres se pressent à nos frontières et, qu’à défaut de maintenir un strict contrôle des flux migratoires, les hommes et les femmes les plus démunis de la planète se précipiteront aussitôt en masse vers le territoire français. Or, les données statistiques montrent pourtant que l’exposition de la France à un afflux massif de miséreux issus de toutes les régions déshéritées du globe n’est aucunement avérée.

Premièrement, si la France est bien la plus vieille terre d’immigration en Europe, elle est aussi l’un des pays occidentaux où, au cours de la période récente, la proportion des migrants a connu la plus faible augmentation : de 1995 à 2006, la part des étrangers dans la population globale y a, en effet, augmenté 6,5 fois moins qu’en Espagne, 4,5 fois moins qu’aux États-Unis, 3,6 fois moins qu’au Royaume-Uni et 1,8 fois moins qu’en Allemagne. Le moindre cosmopolitisme de la France se manifeste également dans le fait que seuls 8,1% de ses habitants sont nés à l’étranger, contre 13% aux États-Unis et 10% au Royaume-Uni et en Allemagne. Même l’Italie et l’Espagne, qui ne sont pourtant des pays d’immigration que depuis peu, ont pratiquement rattrapé la France à cet égard [1].

Il n’est donc guère pertinent d’affirmer que, comparée à ses voisins et partenaires du monde développé, la France est soumise à une « pression migratoire » particulièrement forte, bien au contraire. Dira-t-on alors que la plus grande fermeture du pays s’est traduite par un surcroît de dynamisme économique, de sorte que le pragmatisme inviterait à préserver cette « exception française » ? Chacun sait qu’il n’en est rien, puisque la France compte parmi les membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) où la croissance a été la plus faible au cours de la dernière décennie — à l’inverse de l’Espagne ou de l’Irlande,qui ont pratiqué la politique d’immigration la plus active.

Deuxièmement, la menace d’un déferlement de la misère du monde n’est pas plus plausible qualitativement que quantitativement. En effet, les chiffres montrent non seulement que la France n’est pas la destination privilégiée des migrants infortunés mais, en outre, que celles et ceux qui viennent en France, et plus largement dans l’ensemble des pays développés, ne sont pratiquement jamais les plus pauvres — au double sens où la grande majorité des candidats à l’émigration ne sont ni les ressortissants des pays les moins développés ni les ressortissants les moins fortunés de leurs pays d’origine.

Ainsi, lorsqu’on rapporte le taux d’expatriation vers les pays de l’OCDE au produit intérieur brut (PIB) par habitant des pays d’émigration, la courbe obtenue a une allure de « u » renversé qui révèle que les pays où la proportion de départs est la plus élevée sont ceux dont le PIB par habitant représente 30% de celui des États-Unis — soit des pays « émergents » plutôt qu’en « voie de développement » [2].

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Sur le graphique ci-dessus, les pays de départ sont classés en abscisse selon leur PIB par habitant par rapport à celui des États-Unis  :
- entre 0 et 2  : jusqu’à 20 % du PIB relatif américain, soient les pays les moins avancés et les pays en voie de développement  ;
- entre 2 et 4  : entre 20 et 30 % du PIB relatif américain, soient les pays émergents  ;
- entre 4 et 5 : entre 40 et 50 % du PIB relatif américain, soient les pays qui rattrapent les pays riches à l’instar de l’Espagne et du Portugal.

Quant à la prospérité relative des candidats à l’émigration au sein de leur société d’origine, elle s’explique aisément, y compris dans la perspective du « choix rationnel », cher aux économistes néoclassiques. Car, même si on admet que l’estimation de la différence entre les revenus escomptés dans le futur pays d’accueil et ceux que le pays de départ est susceptible d’offrir joue un rôle essentiel dans la décision d’émigrer, il est nécessaire de moduler cet exercice spéculatif en fonction de plusieurs autres facteurs, tels que le coût matériel de l’expatriation, la prise en compte du risque physique inhérent au voyage, l’appréhension des difficultés psychiques liées au déracinement et l’effort nécessaire à l’acquisition d’informations, tant sur le marché du travail que sur les conditions d’installation dans le pays de destination [3].

Bref, on comprend aisément que, loin d’être un acte de désespoir motivé par une extrême misère, l’émigration, ou tout au moins celle dont les motifs sont principalement économiques et qui a pour destination les pays développés, procède d’un investissement aux dimensions multiples. Pour cette raison, elle est plus difficilement envisageable pour des hommes et des femmes qui sont dépourvus d’un capital humain — tant intellectuel que physique —, socioculturel — contacts à l’étranger et soutiens dans le pays d’origine — et même financier relativement important. En outre, si on croise les données relatives au rapport entre le taux d’expatriation d’un pays et son PIB par tête d’habitant et celles qui traitent du niveau de qualification des expatriés issus d’un même pays, cela fait aussitôt apparaître que la proportion des personnes hautement qualifiées qui s’expatrient est d’autant plus forte que leur pays d’origine est pauvre [4].

Sans doute ne manque-t-il pas d’exemples de migrations dites forcées — causées par des conflits régionaux, des guerres civiles, des catastrophes naturelles et, de plus en plus fréquemment, par la dégradation du climat et ses conséquences écologiques — qui concernent le plus souvent des populations très défavorisées. Il reste que, dans leur grande majorité, les hommes et les femmes frappés par ce type d’exode demeurent à proximité du lieu qu’ils ont dû quitter. Aussi observe-t-on que les migrations internes à ce qu’on peut appeler le Sud — en particulier les migrations frontalières au sein d’une aire culturelle plus ou moins homogène et, davantage encore, les déplacements de population à l’intérieur d’un même pays [5] — sont largement supérieures à celles qui emmènent les migrants du Sud vers le Nord.

Particulièrement exemplaires de ce différentiel sont les chiffres concernant l’asile : seuls 338 000 réfugiés vivaient en 2007 dans les 51 pays les plus industrialisés, selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNCHR), alors que le nombre total des réfugiés dans le monde tourne autour de 11 millions — sans même compter les quelque 4,4 millions de Palestiniens auxquels l’ONU accorde ce statut. Pour prendre deux cas significatifs, il y a aujourd’hui quelque 3 millions d’Irakiens exilés ou déplacés et à peu près le même nombre d’Afghans. Or, parmi eux, seuls 45 000 Irakiens et moins de 10 000 Afghans ont demandé l’asile dans l’un des 51 pays les plus industrialisés (respectivement 144 et 184 en France au printemps 2008, selon l’Ofpra). D’une manière générale, c’est donc très largement dans les régions défavorisées de la planète que les plus pauvres et les plus sinistrés d’entre les migrants sont contraints de s’exiler.

Symétriquement, le même constat peut être fait lorsqu’on examine le niveau moyen de qualification des immigrés qui, dans la période récente, ont quitté les pays émergents ou en développement dont ils sont originaires pour s’installer dans ceux de l’OCDE : au sein de cette population, la part des diplômés de l’enseignement supérieur (niveaux 5 et 6 dans la classification internationale) a en effet augmenté de 50% dans les dix dernières années [6]. En France, environ 40% des étrangers non-communautaires entrés sur le territoire depuis 1992 ont au moins un niveau bac + 2, tandis que le pourcentage des non- diplômés est tombé de 81 à 41% entre 1981 et 2006, soit un taux très proche de celui des Français.

La qualification croissante des migrants procède principalement de trois facteurs. Premièrement, elle est l’effet mécanique de l’élévation notable du niveau d’éducation, depuis la décolonisation, dans les pays qui demeurent des pays d’émigration. Ainsi, pour ce qui concerne les immigrés issus des anciennes colonies de la France, il existe un contraste particulièrement net entre les hommes — puisqu’il s’agissait pour l’essentiel d’hommes — peu ou pas scolarisés que les entreprises et l’État français allaient chercher dans les années 1950 et 1960 pour les faire travailler dans le bâtiment ou l’industrie automobile et les nouvelles générations, qui comprennent un grand nombre de bacheliers et même de diplômés de l’enseignement supérieur. Deuxièmement, on l’a dit, le projet d’émigrer représente un investissement considérable dont l’effort de formation préalable est une part essentielle. Pour le dire autrement, l’acquisition d’une formation avant de partir tenter sa chance ailleurs est largement tenue pour le meilleur moyen d’abaisser le coût tant matériel que psychique de la mobilité. De là, le cercle vertueux, aisément repérable, entre l’expatriation comme débouché au moins temporaire et l’accroissement du capital humain dans les pays d’émigration. Enfin, troisièmement, l’essor de l’économie de la connaissance dans les pays développés a créé une demande de travail très qualifié que les populations de ces pays ne sont pas en mesure de satisfaire entièrement, de sorte que les étrangers détenteurs des qualifications recherchées sont très sollicités.

En résumé, on peut avancer que la proposition selon laquelle la France ne peut se permettre d’accueillir toute la misère du monde est doublement sans objet : d’abord, parce ce n’est en aucun cas « toute » la misère du monde qui se presse à ses frontières et, ensuite, parce que le niveau de qualification de celles et ceux qui sollicitent le séjour sur son sol s’approche de plus en plus de celui de ses citoyens.

Peut-on néanmoins affirmer que ces deux constats sont eux-mêmes dépendants du strict contrôle des frontières exercé par la plupart des gouvernements occidentaux ? Autrement dit, est-on fondé à conjecturer qu’en libéralisant sa politique d’immigration un État du Nord créerait aussitôt ce qu’il est convenu d’appeler un « appel d’air », soit à la fois une brusque augmentation du nombre des candidats à l’installation sur son territoire et une non moins soudaine diminution de niveau de qualification des demandeurs de titres de séjour ? Sans même aborder la question de l’inopportunité supposée d’un pareil phénomène, il est permis de souligner son improbabilité.

Quelle que soit leur orientation doctrinale, les économistes qui se sont penchés sur les facteurs présidant à la décision d’émigrer et à la sélection des pays de destination s’accordent généralement à penser que si l’inhospitalité relative d’un État susceptible d’accueillir des migrants a un impact considérable sur les arbitrages des individus dont les qualifications sont les plus sollicitées — puisque, pour eux, les destinations alternatives abondent —, en revanche, la libéralisation des conditions d’accès à un pays d’accueil a relativement peu d’incidence sur la taille de l’investissement requis pour être en mesure d’y émigrer — collecte de fonds, effort de formation, recherche de contacts —, soit sur le coût de mobilité qu’un candidat à l’émigration est tenu d’acquitter. En d’autres termes, l’effet de dissuasion d’une politique restrictive sur ces immigrés « de choix » que Nicolas Sarkozy aimerait attirer en France se révèle nettement supérieur à l’effet d’incitation qu’une politique réputée laxiste produirait sur les étrangers moins compétitifs que le président de la République n’hésite pas à ranger dans la catégorie de l’immigration subie.

Que le déferlement de la misère du monde soit une hypothèse hautement improbable, y compris en cas de relâchement du contrôle des frontières, ne suffit pas encore à récuser la perception selon laquelle, à son niveau actuel, l’immigration constitue déjà un fardeau insupportable pour la société française. Les récriminations à l’encontre de la « pression migratoire » qui ont cours depuis plus de trente ans, et que le gouvernement actuel reprend au moins partiellement à son compte, combinent en effet les mises en garde contre les conséquences désastreuses d’une politique moins dissuasive et la présentation de sombres bilans concernant à la fois la charge que les immigrés déjà sur place représentent pour le budget de l’État et l’impact négatif de leur présence sur l’emploi et les salaires des Français.

Notes

[1]Guillaume Duval, « L’immigration en France », in Sommes-nous des paresseux ? Le Seuil, 2008.

[2]Denis Cogneau, Flore Gubert, « Migrations du Sud et réduction de la pauvreté : des effets ambigus pour les pays de départ », in El Mouhoub Mouhoud (dir.), Les nouvelles migrations, Universalis, 2006, p. 64.

[3]Sur la prospérité et la pauvreté relatives des migrants issus des pays du Sud, voir notamment Hein De Haas, « Turning the tide ? Why “development instead of migration” policies are bound to fail », International Migration Institute, University of Oxford, Oxford, 2006 ; et « The Myth of Invasion. Irregular Migration from West Africa to the Maghreb and the European Union », International Migration Institute, University of Oxford, Oxford, 2007 ; Claire Escoffier, Communautés d’itinérance et Savoir-circuler des Transmigrant-e-s au Maghreb, thèse pour le doctorat nouveau régime, université Toulouse II, Toulouse, 2006 ; Amanda Levinson, « The Regularisation of Unauthorized Migrants : Literature Survey and Country Case Studies », Centre on Migration, Policy and Society, University of Oxford, Oxford, 2005.

[4]Voir, par exemple, Jean-Christophe Dumont, « Les migrations internationales de travailleurs qualifiés. Des bénéfices à partager », in E. M. Mouhoud (dir.) Les nouvelles migrations, Universalis, 2006,

[5]Selon l’UNCHR, le nombre des personnes déplacées à l’intérieur de leur territoire est passé de 19 à 26 millions entre 1989 et 2007.

[6]A Profile of Immigrant Populations in the 21st Century, rapport de l’OCDE du 20 février 2008. De surcroît, selon ce rapport, les immigrés vivant dans la zone de l’OCDE « sont en moyenne plus éduqués que les autochtones, près d’un quart d’entre eux ayant atteint un niveau d’éducation supérieure alors que ce n’est le cas que de 20% des personnes nées dans le pays. »