Quels raisonnements ?

 Un facteur de dépréciation des salaires ?

Premier argument économique à l’appui d’une politique de maîtrise des flux migratoires, l’imputation du creusement des déficits publics à la présence d’immigrés trop nombreux est une allégation faite pour emporter l’adhésion des partisans de la rigueur budgétaire, qu’il s’agisse d’employeurs préoccupés par le montant des charges patronales, de contribuables hostiles à une pression fiscale excessive ou de fonctionnaires soucieux de protéger le modèle social français des fraudeurs qui compromettent sa pérennité. Quant au second argument économique traditionnellement utilisé par les partisans d’un rationnement de l’immigration, à savoir celui qui présente l’afflux d’étrangers sur le marché du travail comme un facteur de détérioration des salaires dans les pays d’accueil, sa vocation est plutôt de gagner les suffrages des salariés eux-mêmes en désamorçant ainsi les vélléités critiques de l’opposition de gauche.

Il est en effet conforme au sens commun de supposer que l’arrivée de nouveaux demandeurs d’emploi sur le marché du travail autorise les employeurs à maintenir les salaires au plus bas, surtout lorsque les entrants sont exclus de nombreux dispositifs de protection sociale et sont accoutumés à des rémunérations plus faibles que leurs concurrents. À partir d’une telle prémisse, le recours à l’immigration peut être envisagé, sinon comme une stratégie patronale, du moins comme un moyen de reproduction privilégié du libéralisme économique — conformément à la thèse marxiste selon laquelle les capitalistes font volontiers appel à une « armée industrielle de réserve » pour conjurer les revendications salariales. Certains en concluent alors que le contrôle des frontières répond au souci de protéger le salariat national, tandis que d’autres réclament plutôt que l’ouverture des frontières s’accompagne d’une modification profonde des normes régissant l’exercice de la souveraineté étatique et le fonctionnement de l’économie marchande.

En dépit du crédit dont la corrélation entre immigration et dumping social bénéficie encore, notamment dans le monde politique et pas seulement parmi les tenants du protectionnisme, force est de constater qu’elle ne trouve guère de confirmation chez les économistes, ni du point de vue de la théorie, ni dans les études empiriques qui ont cherché à éprouver sa pertinence. Théoriquement d’abord, la baisse des salaires et la hausse du chômage ne sont imputables à l’arrivée de travailleurs étrangers que lorsque le marché du travail est homogène. Autrement dit, pour qu’un afflux de main d’oeuvre disponible conduise à une dépréciation des salaires ou à une augmentation du nombre de chômeurs, il faut que les nouveaux demandeurs d’emploi soient substituables aux travailleurs déjà présents sur le marché [21].

Or, dans les faits, le marché du travail n’est jamais homogène. En raison de sa segmentation, les relations entre les différentes cohortes de demandeurs d’emploi relèvent donc tantôt de la substituabilité, tantôt de la complémentarité — auquel cas, l’arrivée des nouveaux travailleurs tend plutôt à améliorer la condition des anciens. Ainsi, lorsque des étrangers arrivent sur le marché du travail, leur présence va initialement induire une dépréciation des salaires — et une contraction de l’emploi — des autochtones auxquels ils sont substituables, mais va agir positivement sur la rémunération des salariés dont ils sont complémentaires — c’est-à-dire celles et ceux qui n’entrent pas en concurrence avec les immigrés, soit parce qu’ils ont un niveau de qualification différent, soit parce qu’ils refusent les emplois ou les conditions salariales que les nouveaux venus sont disposés à accepter.

En outre, si à la prise en compte de la segmentation du marché du travail s’ajoute celle de l’incidence que l’arrivée d’une cohorte de demandeurs d’emploi étrangers produit sur le marché des biens et services [22] ou encore sur les capitaux présents dans le pays d’accueil [23], le rapport de causalité, censément conforme au sens commun, entre l’augmentation de l’immigration et la baisse tant des salaires que de l’emploi pour les autochtones cesse aussitôt de paraître évident. Les études empiriques, désormais nombreuses, qui ont éprouvé sa pertinence s’accordent d’ailleurs à le récuser.

Qu’ils portent sur les États-Unis ou sur les pays européens, et notamment sur la France, ces travaux permettent de constater, comme l’énonce la théorie, que l’arrivée des migrants modifie la distribution des revenus dans le pays d’accueil — diminution du prix des facteurs substituables, c’est-à-dire les salaires des concurrents directs et plus particulièrement des étrangers appartenant à la vague d’immigration précédente, et accroissement de la rémunération des facteurs complémentaires, à savoir les autres segments du salariat mais aussi le capital. Toutefois, les auteurs de ces travaux montrent aussi que l’effet globalement positif de l’immigration sur la demande de biens et, à travers elle, sur la création d’emplois tend à atténuer ce double impact initial, de sorte que le principal enseignement de leurs analyses réside dans la faiblesse de l’incidence des migrations tant sur le niveau des salaires que sur celui de l’emploi des pays d’accueil.

Sur le second aspect, Jean-Christophe Dumont, économiste à l’OCDE, n’hésite pas à affirmer que les migrants n’influencent que marginalement le taux de chômage, « même dans les cas historiques d’arrivées massives de personnes, des 900 000 pieds-noirs en 1962 en France aux 600 000 rapatriés angolais au Portugal au milieu des années 1970, en passant par les 125 000 Cubains à Miami dans les années 1980 » [24]. Pour leur part, Hubert Jayet, Lionel Ragot et Dominique Rajaonarison parviennent à des conclusions similaires au sujet des salaires, puisque selon eux, « les études économétriques sur les données françaises de l’effet de la présence d’étrangers sur la probabilité d’emploi et les niveaux de rémunération mettent en évidence peu d’effets significativement négatifs et le plus souvent positifs » [25].

Dès lors, comment comprendre que l’existence d’un tel consensus parmi les chercheurs ne soit pas parvenue à ruiner le crédit de l’allégation selon laquelle l’immigration augmente le chômage et fait baisser les salaires ? Peut-être qu’une part de l’explication réside dans le fait que le succès de cette proposition est conjointement entretenu par les partisans des politiques de fermeture des frontières et par certains défenseurs des droits des étrangers. Car, si les premiers ont bien besoin d’un argument social pour justifier des mesures qui, sinon, pourraient prêter le flan à l’accusation de xénophobie, les seconds sont quant à eux soucieux de ne pas cautionner les discriminations dont témoigne la segmentation du marché de l’emploi — en s’appuyant sur elles pour rassurer les salariés autochtones — et, plus généralement, de distinguer leur plaidoyer pour la libre circulation des personnes d’une apologie du libéralisme.

Notes

[21]Il faut aussi que les rendements de l’activité économique soient décroissants : hypothèse que la théorie retient le plus souvent mais qui n’est pas toujours avérée, notamment en milieu urbain, où les immigrés sont principalement concentrés. Sur les corrélations entre rendements croissants, économie urbaine et immigration, voir Masahisa Fujita et Jacques-François Thisse, « Economics of Agglomeration », Journal of the Japanese and International Economy, 1997, et H. Jayet, L. Ragot, D. Rajaonarison, « L’immigration : quels effets économiques », op. cit., p. 586.

[22]Incidence sur la consommation intérieure et les importations, respectivement compensées par l’importance des transferts de fonds vers les pays d’origine des immigrés et la relance de la production domestique.

[23]Apports de fonds et de compétences par les entrants, mais aussi délocalisations éventuellement conjurées par un afflux de main d’oeuvre peu qualifiée, voire investissements en capital humain d’une population autochtone incitée à se former davantage pour demeurer ou devenir complémentaire des nouveaux arrivants.

[24]Jean-Christophe Dumont (entretien avec Carine Fouteau) : « L’immigration génère de la croissance », Les Échos, 9 mai 2006.

[25]H. Jayet, L. Ragot, D. Rajaonarison, op. cit., p. 593. Cet article est d’autant plus précieux qu’il constitue une des seules études empiriques à partir de données françaises, en l’espèce les données des enquêtes « emploi » de l’Insee de 1990 à 1997. Les conclusions de ces trois auteurs sont partagées par l’ensemble des spécialistes de l’immigration depuis les articles pionniers de Georges J. Borjas, « The Economics of Immigration » en 1994 et « The Economic Benefits from Immigration » en 1995, respectivement dans le Journal of Economic Literature, 32, pp. 1667-1717 et le Journal of Economic Perspectives, 9(2), pp. 3-22.