Quels raisonnements ?

 Une politique au service de l’intégration et de la diversité ?

Si le souci du développement des pays d’émigration ne peut guère être invoqué comme le principe moteur de la politique française d’immigration, et encore moins comme la justification de ses errances au regard de la rationalité économique, peut-être faut-il penser qu’à défaut de servir l’intérêt des nations du Sud le gouvernement de la France réserve ses soins à ceux de leurs ressortissants qui sont déjà sur son territoire. Autrement dit, ce serait avant tout le problème de l’intégration des étrangers de l’intérieur qui déterminerait l’action du président de la République et de son ministre de l’Immigration.

En effet, à en croire les pouvoirs publics, contrôler davantage les flux migratoires n’aurait pas tant pour finalité ultime l’exclusion des étrangers que l’intégration des immigrés. S’il convient néanmoins de refuser l’entrée aux uns, ce serait pour mieux en intégrer d’autres : la fermeture apparente, dont on a vu qu’elle ne présentait pas beaucoup d’avantages aux plans de l’économie et du développement, trouverait ainsi sa vérité dans un souci d’ouverture véritable à l’égard des hôtes de la France.

De fait, si le ministre de l’Immigration est aussi celui de l’Identité nationale, il n’en est pas moins celui de l’Intégration : ce troisième terme apparaît ainsi comme une médiation entre les deux autres, dont il vise à nuancer l’opposition en établissant une passerelle entre étrangers et Français. Autrement dit, si — on l’a vu — ce ministre se veut responsable « de l’ensemble du parcours d’un étranger migrant en France » et si son action doit en conséquence être comprise « depuis la décision d’émigration » qui en est le point de départ, on ne doit pas en réduire le point d’arrivée au « retour vers le pays d’origine », puisqu’elle s’étend, du moins pour certains, « jusqu’à l’intégration à la communauté nationale ». Il ne faudrait donc pas que la politique du ministère soit envisagée seulement dans sa dimension négative, qui empêche les uns d’entrer et achemine les autres vers la sortie du territoire national ; elle demande à être pensée également dans sa dimension positive : les immigrés qui ont vocation à séjourner en France, provisoirement ou durablement, n’y auraient leur place que pour autant qu’ils parviendraient à s’intégrer dans la société qui les accueille.

Le problème de cette politique, qui se veut novatrice, c’est qu’elle était déjà revendiquée par les gouvernements français successifs depuis vingt ans au moins : c’est de longue date qu’on la trouve frappée au coin du bon sens et qu’elle apparaît dictée par un principe de responsabilité. Il faut en effet rappeler que le Haut Conseil à l’intégration a été créé dès 1989 : son premier président, Marceau Long, venait de présider la Commission de réforme du Code de la nationalité instituée pour répondre aux inquiétudes exacerbées par l’émergence du Front national dans le paysage politique. Or le durcissement progressif des conditions d’immigration en France n’a manifestement pas suffi à apaiser les inquiétudes concernant l’intégration — bien au contraire. Sans doute l’intégration est-elle donc aujourd’hui d’actualité ; mais, il convient de le noter, il s’agit d’une actualité proprement inépuisable.

Les violences urbaines de la fin de l’année 2005 ont été interprétées par les Renseignements généraux comme le symptôme d’un « manque criant d’intégration ». De même, alors que le magazine Le Point estimait le 24 juin 2004 qu’environ les deux tiers des personnes incarcérées seraient issues d’une immigration récente, les chiffres de la délinquance sont présentés comme le signe d’un défaut d’intégration, du moins selon un article du journal Le Monde, daté du 25 février 2006, sur « la spirale de l’ultra-violence » : dans les bandes, « les Français d’origine non immigrée représentent 9% des meneurs, selon les Renseignements généraux ». De manière plus générale, les échecs de la politique de la ville, qu’on pourrait décrire simplement à partir de l’accumulation des handicaps sociaux qui affectent les « quartiers » dans les banlieues françaises, sont plus fréquemment interprétés en termes de faillite du fameux « modèle français d’intégration » — comme si ces populations étaient irréductiblement étrangères à la communauté nationale : beaucoup des « jeunes » sur lesquels se focalise l’attention n’y sont-ils pas « issus de l’immigration » ?

Aussi, lors du Conseil des ministres du 12 novembre 2008, Brice Hortefeux propose-t-il un bilan sévère de la politique d’intégration : « Malgré d’indéniables réussites individuelles, l’absence d’une véritable politique d’immigration pendant trente ans a eu pour conséquence un échec global. » Le problème qui se pose dès lors au Président nouvellement élu, et à son ministre de l’Immigration, c’est de donner malgré tout le sentiment, en matière d’intégration, non pas de la continuité dans le changement, ni du changement dans la continuité, mais d’une rupture véritable. « Depuis la loi du 24 juillet 2006, la France a rompu avec cette situation en instaurant un véritable parcours d’intégration individualisé pour les immigrés légaux grâce à la généralisation du Contrat d’accueil et d’intégration. »

La rupture ne saurait pourtant être définie par la seule extension d’une pratique expérimentée dès 2002 sur la suggestion du Haut Conseil à l’intégration, alors présidé par Blandine Barret-Kriegel. Encore convient-il de la prolonger dans le contexte nouveau de restriction de l’immigration « subie », autrement dit familiale. « L’effort engagé a été poursuivi et amplifié après la création du ministère chargé de l’immigration et de l’intégration. La loi du 20 novembre 2007 a mis en place un contrat d’accueil et d’intégration pour la famille et rendu obligatoire le bilan de compétences professionnelles pour les primo-arrivants. » Il ne s’agit pourtant pas seulement d’imposer, mais aussi d’encourager : « Parallèlement, les parcours réussis d’intégration sont désormais mieux valorisés grâce à la création d’un prix de l’intégration. » [45]

Toutefois, l’innovation dont s’enorgueillit tout particulièrement le ministre français lors de sa communication au Conseil des ministres, c’est moins ce prix de l’intégration (si convoité qu’il ne saurait manquer d’être par les immigrés méritants) que la reprise d’une logique française de l’immigration, de l’identité nationale et de l’intégration, à l’échelle de l’Europe : « Après l’adoption à l’unanimité du Pacte européen sur l’immigration et l’asile par le Conseil européen les 15 et 16 octobre dernier », soit juste avant le sommet européen sur l’intégration que la France, sans doute pour conjurer les spectres du passé, a choisi d’organiser à Vichy, « cette action s’inscrit désormais dans un cadre européen. La conférence ministérielle sur l’intégration a permis d’établir des objectifs et un calendrier communs. Les 27 ministres européens se sont accordés pour proposer une offre d’intégration fondée sur trois priorités : la maîtrise de la langue du pays d’accueil, la connaissance et la pratique des valeurs du pays et l’accès à l’emploi. »

De fait, ce pacte s’ouvre sur un premier engagement commun où l’on reconnaîtra aisément la marque française : « La politique d’immigration légale doit être choisie et concertée. L’immigration légale doit relever d’une double volonté, celle du migrant et celle du pays d’accueil. Le bénéfice doit en être mutuel. » Mais, au-delà des considérations d’intérêt économique, « l’immigration familiale doit être mieux organisée. Elle doit se faire dans le respect de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et en fonction des capacités d’accueil des États membres et des capacités d’intégration des familles. » En pratique, « les États membres doivent mener des politiques d’intégration ambitieuses, qui reposeront sur l’équilibre entre les droits (accès à l’emploi, au logement, aux services sociaux) et les devoirs des migrants (respect des lois et de l’identité du pays d’accueil). L’apprentissage de la langue du pays d’accueil et l’accès à l’emploi sont considérés comme des facteurs essentiels d’intégration. » Bref, identité nationale et rationalité économique feraient bon ménage dans une intégration harmonieuse.

Restent toutefois des tensions constitutives de la politique actuelle en matière d’intégration. Sans doute les conditions préalables, en matière de langue et d’emploi, y compris pour l’immigration familiale, ont-elles pour fonction de limiter l’accès au territoire national non seulement aux étrangers jugés facilement intégrables, mais de manière plus restrictive encore à ceux dont l’intégration précède même leur arrivée. Cette exigence d’intégration a priori n’empêche pourtant pas une vigilance a posteriori : l’intégrabilité se révèle une qualité fragile, aussi précaire qu’elle est nécessaire, dont les préfets doivent sans cesse vérifier qu’elle continue de définir l’étranger, toujours déjà, mais pourtant jamais encore intégré. La contradiction qu’introduit cette inquiétude permanente, qui peut se traduire en soupçon perpétuel, n’est jamais mieux manifestée que pendant les cérémonies de naturalisation.

On le voit dans une enquête récente où l’analyse anthropologique de ce « rite de passage » souligne les paradoxes de l’intégration requise [46]. Sans doute la procédure qui conduit à la naturalisation dure-t-elle bien plus que les dix-huit mois que la loi pose comme un maximum ; cependant, comme l’explique le préfet, « c’est la seule façon de s’assurer que le demandeur remplit non seulement les conditions administratives fixées par la loi, mais aussi qu’il est intégré à la nation française, et qu’il peut en devenir citoyen à part entière ». Mais, pour autant, la durée n’implique pas qu’on en ait fini avec l’intégration : il s’agit en réalité d’un processus interminable. En effet, au moment même de la naturalisation qui semblerait avoir vocation à l’effacer, le préfet n’hésite pas à marquer la différence entre « eux » et « nous ». D’une part en effet, il souligne combien la culture d’origine de ces étrangers naturalisés ne peut qu’être l’image en miroir de la démocratie française : « En sollicitant la nationalité française, vous avez exprimé le désir d’adhérer aux valeurs fondamentales de la République et aux règles de la démocratie. Certains d’entre vous viennent de pays où, par tradition, l’inégalité entre l’homme et la femme est de règle ».

Mais surtout, d’autre part, il suggère que cette ligne de démarcation est proprement indélébile : « Vous avez fait un choix de société. L’acceptation de votre demande montre que vous avez suffisamment adopté le mode de vie et les coutumes de notre pays, non pas au point de ressembler complètement aux Français de souche mais cependant assez pour que vous vous sentiez à l’aise parmi nous. Vous êtes le lien entre les communautés étrangères et les Français d’origine. » La cérémonie donne ici à entendre toute l’ambiguïté de la distinction avec l’assimilation, telle que la pose le Haut Conseil à l’intégration : d’un côté, l’assimilation est l’« aboutissement supposé ou attendu d’un processus d’intégration de l’immigré tel que celui-ci n’offre plus de caractéristiques culturelles distinctes de celles qui sont censées être communes à la majorité des membres de la société d’accueil » ; mais, d’un autre côté, « l’intégration n’est pas l’assimilation : elle ne vise pas à réduire toutes ces différences ».

On comprend dès lors la double fonction de ce rite de passage, que récapitulent les auteurs de l’enquête : « D’une part, il énonce l’intégration dans la collectivité nationale en séparant les nouveaux naturalisés, jugés dignes de devenir français au terme de tests qui ont reconnu leurs mérites, des étrangers qui n’accèdent pas à cette faveur. D’autre part, il rappelle la différence qui se perpétue, au moment même où elle est supposée disparaître, entre deux catégories de citoyens français en fonction de leur mode d’obtention de la nationalité. Double opération performative par laquelle les naturalisés sont ainsi distingués des autres étrangers mais également des autres nationaux. » Bref, ce que montrent les cérémonies de naturalisation, qui sont censées consacrer l’achèvement de la logique d’intégration, c’est qu’on n’en a jamais fini avec elle. Faire remonter l’exigence d’intégration en amont n’empêche nullement, voire implique, de la poursuivre en même temps en aval, jusque parmi les citoyens français, dont certains sont voués à être éternellement décrits comme « issus de l’immigration », soit perpétuellement sommés de faire la preuve de leur intégration, sans jamais y parvenir complètement.

Bien entendu, ce processus sans fin ne s’arrête pas avec la naturalisation : c’est ensuite la nationalité elle-même qui en porte les traces, puisque l’appartenance nationale s’en trouve entachée d’une origine étrangère ineffaçable. Ainsi, les formulaires à remplir pour une demande de carte nationale d’identité ou de passeport [47] ne requièrent-ils pas aujourd’hui de préciser de quelle manière on est français — jusqu’à distinguer pas moins de dix cas de figure ? « Vous êtes français(e) parce que : vous êtes né(e) en France et l’un au moins de vos parents est né en France ; vous êtes né(e) en France et l’un au moins de vos parents est né dans un ancien département ou territoire français ; vous êtes né(e) en France et l’un au moins de vos parents est français ; vous n’êtes pas né(e) en France et l’un au moins de vos parents est français ; votre mère ou votre père est devenu(e) français(e) avant votre majorité ; vous êtes de nationalité française par mariage ; vous êtes né(e) en France et vos parents ne sont pas français ; vous êtes naturalisé(e) français(e) ; vous avez été réintégré(e) dans la nationalité française ; vous êtes français(e) par déclaration (autrement que par mariage) ». Dans cette liste digne de quelque encyclopédie exotique, on peine à se retrouver — d’autant qu’elle n’épuise pas toutes les logiques possibles, puisqu’une onzième case propose l’option d’un « autre motif ».

Cependant, ce qu’elle signifie simplement, c’est la complexité même de la nationalité prise dans la logique de l’intégration : loin d’être indivisible, pour séparer seulement les Français des étrangers, elle est aujourd’hui fragmentée — à tel point qu’il est de multiples manières d’être Français sans l’être tout à fait. On n’est plus tant « français », de manière absolue, que « français parce que », selon des modalités qui viennent qualifier, mais aussi, inséparablement, disqualifier, l’appartenance nationale. La rupture revendiquée en matière d’intégration, même si la politique actuelle ne fait que prolonger celles qui ont été mises en place depuis deux décennies, c’est donc peut-être que cette logique a été poussée jusqu’à son point de rupture — autrement dit, jusqu’à en faire apparaître au grand jour l’aporie : pour les étrangers dignes d’être accueillis dignement, il faut travailler sans fin à devenir tout à fait français, sans jamais y parvenir entièrement.

Comment comprendre qu’à rebours de la tradition républicaine revendiquée on naisse aujourd’hui français, mais qu’aux yeux d’un État qui a pourtant le pouvoir d’accorder cette reconnaissance on ne le soit jamais de facto, même quand on le devient de jure ? Toujours selon le Haut Conseil préposé à sa défense et à son illustration, l’intégration « désigne à la fois un processus et les politiques qui ont pour objet de faciliter sa mise en oeuvre ». Or on voit que la politique actuelle néglige le processus d’intégration — d’autant qu’elle la requiert en préalable, tout en ne la considérant jamais comme acquise. C’est peut-être qu’à côté de la langue et de l’emploi manque un troisième pilier, et non le moindre, des logiques sociologiques d’intégration : la vie familiale. Si l’intégration résulte bien de pratiques quotidiennes, qui incluent dans une société tous ceux, citoyens ou pas, qui y vivent, à côté de l’échange linguistique et de l’insertion professionnelle, l’expérience familiale, à travers le couple et les enfants, joue également un rôle essentiel. Or pour le pacte européen, comme pour la politique française, la question familiale n’apparaît que comme un problème d’organisation, soit de gestion des flux — et non d’intégration. Comment renvoyer sinon le regroupement familial et les unions binationales dans la logique négative de l’immigration subie ?

L’intégration est ainsi prise dans une contradiction entre le « processus » et la « politique » — celle-ci faisant obstacle à celui-là. Cette contradiction est manifeste dans l’insistance croissante sur l’égalité entre les sexes et la liberté des femmes qui caractérisent désormais, on l’a vu à maintes reprises, l’identité nationale — les bureaucraties en charge de la gestion des étrangers traduisant en pratique les discours présidentiels. Ainsi, dans le livret d’accueil délivré aux immigrés pour les initier au Contrat d’accueil et d’intégration, l’Agence nationale de l’accueil des étrangers et des migrations (Anaem) insiste sur la liberté de mariage, définie comme « la liberté de se marier ou de ne pas se marier, la liberté de choisir son conjoint, la liberté de rompre ses fiançailles et la liberté de vivre en couple hors mariage ». L’identité nationale suppose ici, dessinée en creux, une autre culture du mariage qui définirait d’autres cultures renvoyées dans une altérité radicale : « Le mariage forcé et la polygamie sont interdits en France. » À l’évidence, ce ne sont pas les Français que vise ce rappel : « Les étrangers polygames ne peuvent avoir qu’une seule épouse en France. » Autrement dit, la polygamie est incompatible avec l’immigration : « S’il apparaît qu’un étranger a fait venir une seconde épouse, le préfet peut lui retirer sa carte de résident. »

Selon ce document, c’est un objectif d’intégration qui justifie cette interdiction : « De façon générale, sachez que les conditions de logement et de ressources des familles polygames installées en France ne sont pas favorables à une bonne intégration, en particulier pour les enfants. » On se rappelle en effet que c’est précisément la logique selon laquelle les violences urbaines de l’hiver 2005 avaient été attribuées à la polygamie par des figures aussi éminentes que Bernard Accoyer, président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, ou Gérard Larcher, alors ministre délégué à l’Emploi et promu depuis à la présidence du Sénat. Bref, les normes démocratiques d’égalité mais aussi de liberté sexuelle seraient la condition sine qua non de l’intégration : c’est faute d’une vie familiale « normale », soit d’une famille « à la française », que les « jeunes » des banlieues se révèleraient incapables de s’intégrer.

Or, c’est précisément la liberté conjugale et familiale, soit justement les conditions d’une vie familiale normale, que remet en cause la lutte contre l’immigration subie : le droit au regroupement familial pour les immigrés et le droit au mariage pour les couples bi-nationaux sont de moins en moins des droits inconditionnels. L’un et l’autre sont soumis à des conditions de plus en plus exigeantes et exposés à des contrôles de plus en plus soupçonneux. En pratique, si la vie conjugale et familiale peut effectivement être envisagée comme une forme de socialisation qui contribue à l’intégration, les étrangers séjournant en France sont donc confrontés en la matière à plusieurs options, dont aucune ne semble pouvoir attester de manière satisfaisante de leur intégrabilité.

Dans un premier cas de figure, certains ont laissé derrière eux des conjoints, mais aussi des enfants. Dans un deuxième cas, c’est en France, et avec un Français, ou une Française, que d’autres vont construire une vie conjugale et familiale. Mais, dans un cas comme dans l’autre, loin d’être considérée comme la preuve d’une intégration en marche, la vie privée apparaît de plus en plus comme le révélateur d’une fraude à l’immigration. On ose à peine évoquer un troisième cas, concernant ceux qui appartiendraient simultanément à ces deux catégories — laisser une femme au pays et en choisir une autre en France, n’est-ce pas faire preuve, sinon d’une propension culturelle à la polygamie, du moins, à titre personnel, de duplicité ? Sans doute une quatrième option doit-elle être envisagée : en France, les étrangers peuvent se marier entre eux sans qu’on crie aussitôt à l’union frauduleuse. Toutefois, ils n’échapperont pas à l’accusation de communautarisme : en effet, n’offrent-ils pas alors la démonstration, en se repliant sur leur communauté d’origine, de leur incapacité à s’intégrer dans la communauté nationale ? Reste bien sûr une dernière solution : l’absence de lien conjugal ou familial — mais il est douteux qu’un tel choix soit retenu comme un signe probant d’intégration dans la société française.

L’interminable intégration se résout ainsi, in fine, en une intégration impossible. Au terme de ce parcours, on a plutôt en effet un sentiment de désintégration, tant la logique de l’intégration finit par distinguer, non seulement les Français des étrangers, mais aussi les étrangers entre eux et, enfin, parmi les Français, toutes sortes de catégories dont l’intégration est toujours davantage perçue comme problématique. C’est peut-être d’ailleurs faute d’espérer parvenir à ses fins que la part du budget du ministère consacrée à l’intégration sera réduite de moitié en 2009 [48]. En outre, c’est sans doute la raison pour laquelle, comme s’il s’agissait de pallier les apories inhérentes à cette action, un nouvel élément est venu compléter le dispositif : la diversité. La diversité est certes invoquée comme une valeur positive dans de multiples contextes — ainsi, lorsque Brice Hortefeux promeut « la diversité associative » dans les centres de rétention administrative ; mais elle prend tout son sens comme l’envers d’une politique d’immigration dont l’intégration est l’avers.

Ce ministre est en effet sollicité par les journalistes pour donner son avis, non seulement à propos des « migrants » mais aussi « sur les deuxièmes ou troisièmes générations français » (sic) : « Est-ce qu’il vous semble que l’intégration est réussie ? » Et, en matière de diversité, « est-ce qu’il vous semble qu’il faut mettre en place des mesures beaucoup plus fortes que celles qui sont aujourd’hui ? » [49] C’est ainsi que le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire pourrait bien devenir aussi celui de la diversité : n’est-il pas à l’origine du « label diversité » instauré par un décret publié au Journal officiel le 19 décembre 2008, qui « a pour objet de promouvoir les bonnes pratiques de recrutement, d’évolution professionnelle et de gestion des ressources humaines des entreprises et des employeurs de droit public ou privé, en vue de développer la diversité et de prévenir les discriminations » ?

La diversité doit donc être pensée par rapport à l’intégration. C’est le sens de la lettre de mission que le président de la République adresse le 9 avril 2008 à Simone Veil, invitée à présider un comité de réflexion sur le préambule de la Constitution : « Faut-il rendre possibles de nouvelles politiques d’intégration valorisant davantage la diversité de la société française pour favoriser le respect effectif du principe d’égalité ? » On entrevoit toute la complexité des liens qui se tissent entre l’intégration et la diversité dans le dispositif d’immigration et d’identité nationale développé aujourd’hui. Si l’intégration vise à réduire la différence, la diversité sert à la célébrer. Autrement dit, la diversité peut donner un visage positif à l’échec de l’intégration : loin que la première apparaisse comme une menace dirigée contre la seconde, elle en apparaît comme la condition. La diversité n’est donc pas seulement un fait — elle est présentée comme une valeur, qui enrichit la nation et consacre le triomphe de la République en faisant barrage au communautarisme.

C’est ainsi qu’après avoir reçu de Simone Veil le rapport qu’il avait sollicité en début d’année Nicolas Sarkozy s’exprime le 17 décembre 2008 à l’École polytechnique pour promouvoir la diversité en des termes qui font dire à Malek Boutih, membre du bureau national du parti socialiste où de telles paroles n’avaient probablement jamais été prononcées, que c’est là « un grand discours de quinquennat et peut-être quelque chose qui marquera l’histoire de notre pays » [50]. Sans doute le Président commence-t-il par rappeler, comme pour rassurer les plus républicains, que « la République s’est donné pour but d’accomplir le vieux rêve des rois, celui d’une nation une et indivisible ». Mais c’est pour ajouter aussitôt : « C’est le miracle de la République d’avoir permis à la France d’être une grande patrie faite d’une multitude de petites patries. » Et de renchérir : « C’est le miracle de la République d’avoir forgé l’unité de la France sans nous avoir condamnés à l’uniformité. » Or c’est l’idéal républicain que remet en cause « le décalage toujours plus grand qui saute aux yeux entre la diversité de la société française et l’homogénéité sociale et culturelle des élites que produit notre système éducatif ». On retrouve ici un thème familier : si « notre modèle d’intégration a fonctionné durant un siècle », il « ne fonctionne plus, ou si mal ». Bref, « notre modèle d’intégration, après avoir été longtemps un modèle de promotion sociale, est devenu un modèle de reproduction sociale. » Contre la « consanguinité », Nicolas Sarkozy invite donc la France à renouer avec son histoire républicaine de « métissage ».

Sans doute cette apologie de la diversité est-elle difficile à traduire politiquement, dès lors que le président de la République se conforme aux recommandations du rapport qui lui a été remis : « Si la question des statistiques pour mesurer les inégalités et les discriminations liées à l’origine est ouverte, la question d’une action publique volontariste fondée sur des critères ethniques ou religieux doit être close. » Mesurer la diversité, sans en faire le principe d’une action positive, ce n’est pourtant pas se donner les moyens de la faire progresser
—  mais seulement d’en afficher les échecs ou les succès, les reculs ou les avancées. En pratique, pour passer à l’action, il propose donc, pour l’essentiel, de parier à l’instar de la IIIe République (et d’après le modèle de l’Institut d’études politiques de Paris) sur les « boursiers ». Privilégier le « critère social », c’est faire l’hypothèse « qu’en réduisant toutes les fractures sociales on réduira du même coup toutes les fractures ethniques, religieuses et culturelles. »

Mais au-delà de ces recommandations, finalement peu novatrices, ce discours explicite clairement le sens politique que Nicolas Sarkozy entend conférer aujourd’hui à la diversité : « Je voudrais que chacun comprenne que permettre à la diversité de s’exprimer au niveau de nos élites, c’est assurer les conditions de la sécurité, de la prospérité et de la tranquillité pour ceux qui n’appartiennent pas à des minorités mais qui sont intéressés à ce que ces minorités se sentent intégrées. » La diversité est donc la garantie de la paix sociale pour la « majorité ». On voit du même coup ce qui relie cette valeur nouvelle à l’ancienne valeur d’intégration, et ce qui l’en différencie. Garantir la diversité, c’est s’assurer que les « minorités se sentent intégrées » : pour le président de la République, la diversité n’est donc pas la réalité de l’intégration, du point de vue de la majorité, mais le sentiment de l’intégration, du point de vue des minorités. Le défaut d’intégration était considéré hier comme la cause des émeutes urbaines ; l’affichage de la diversité est aujourd’hui présenté comme le traitement prophylactique de nouvelles violences émanant des « classes dangereuses ».

Sans doute pourrait-on supposer d’abord que, par définition, l’intégration est dirigée vers les étrangers, tandis que la diversité concerne les Français. En réalité, on s’aperçoit plutôt que les registres se superposent aujourd’hui dans le langage politique : d’une part en effet, la diversité n’est envisagée que comme la marque visible qui reste de l’immigration, lorsque celle-ci ne se distingue plus par la nationalité ; d’autre part, l’intégration est également requise des Français — du moins lorsqu’il s’agit des « jeunes », dans les « quartiers », qu’ils soient ou non d’origine étrangère. Ainsi, les deux logiques se rejoignent, non sans paradoxe : d’un côté, l’intégration impossible signifie l’étrangeté sans fin de l’immigration ; d’un autre côté, en se confondant avec l’origine, la diversité brouille la frontière entre la nation et ses immigrés.

Ce double registre apparaît clairement dans les lectures françaises de l’élection présidentielle du 4 novembre 2008 aux États-Unis. Si Brice Hortefeux a pu saluer le succès de Barack Obama en termes d’intégration (« C’est le témoignage que le défi de l’intégration peut être relevé »), c’est qu’il voit d’abord, conformément à sa fonction, le fils d’un Kényan et d’une Américaine, né à Hawaï, comme le rejeton « d’une famille issue de l’immigration » [51]. En revanche, Yazid Sabeg, qui fait connaître depuis quelques années ses thèses sur l’égalité des chances avec l’institut Montaigne, préfère appréhender le premier président noir en termes de diversité : « Avec l’arrivée d’Obama, on ne pourra plus faire très longtemps le coup de la diversité ennemie du mérite ». Cet entrepreneur lance ainsi dans le Journal du Dimanche le 8 novembre, en écho à l’actualité d’outre-Atlantique, un « manifeste pour l’égalité réelle » applaudi par Carla Bruni-Sarkozy. Il sera d’ailleurs nommé quelques semaines plus tard, le 17 décembre, commissaire à la Diversité et à l’Égalité des chances.

C’est le président de la République lui-même qui donne l’exemple de cette superposition des registres de l’intégration et de la diversité, en négligeant la distinction entre les populations issues de l’immigration et les minorités visibles, autrement dit, entre l’origine et la couleur de peau. Le 6 novembre 2007, à Washington, devant la communauté française du French-American Business Council, il se félicitait ainsi de compter dans son gouvernement des femmes, y compris à des postes régaliens, dont certaines issues des « minorités visibles » — et de nommer bien sûr Rachida Dati et Rama Yade. Cette diversité affichait fièrement l’image d’une France jeune et moderne, soit une ouverture qui selon lui prenait tout son sens dans le contexte étatsunien : « L’Amérique que j’aime », déclarait-il en effet avec une émotion joyeuse, c’est celle qui se dote depuis vingt et un ans d’un ministre des Affaires étrangères qui n’est pas américain “canal historique” pour reprendre la belle expression de Rama : Madeleine Albright, Colin Powell, Mme Rice. »

L’euphémisme pour qualifier les Américains « de souche » ne suffisait pas à faire oublier ce qui était perçu, outre-Atlantique, comme une légère bourde : si Madeleine Albright est bien née étrangère, et si Colin Powell est né américain, mais effectivement de parents étrangers, Condoleezza Rice, issue comme la plupart des African-Americans de l’histoire de l’esclavage, n’est pas à proprement parler une Américaine « à trait d’union », issue de l’immigration… [52] Mais le Président révélait ainsi, au prix d’une maladresse passée presque inaperçue en France, la logique qui sous-tend ses discours actuels sur la diversité : les Français des minorités visibles, qu’ils appartiennent à la deuxième ou à la troisième génération, ou que, comme les Antillais par exemple, ils ne s’inscrivent pas (pour la plupart) dans une histoire d’immigration, semblent toujours, quoi qu’il en soit, « venus d’ailleurs ». De son point de vue, tout cela, malgré tout, c’est un peu la même chose.

Le problème de cette confusion, c’est qu’elle rend difficile d’utiliser l’affichage de la diversité, en particulier avec la nomination de minorités visibles qu’on qualifiera de « symboliques », en particulier au gouvernement, comme une réponse aux accusations de xénophobie souvent lancées par les opposants à la politique d’immigration française. Dans la loi Hortefeux du 20 novembre 2007 relative à la maîtrise de l’immigration, à l’intégration et à l’asile, qui multipliait les obstacles contre l’immigration dite « subie », un amendement ouvrait la porte aux « statistiques ethniques » — autrement dit, confondait dans un même texte immigration et diversité. Sans doute le Conseil constitutionnel a-t-il rejeté l’article 63, considérant qu’il s’agissait d’un « cavalier » qui n’avait pas sa place dans ce cadre législatif. Mais la logique politique n’en demeurait pas moins
—  comme on le voit un an plus tard, dans le discours du Président sur la diversité qui relance la question des outils statistiques.

À quoi sert donc la diversité dans le dispositif actuel ? Elle prétend compenser les rigueurs d’une politique de fermeture en matière d’immigration en arborant la générosité d’une ouverture à l’intérieur des frontières. Or, cette image est démentie dans la réalité. C’est qu’il ne suffit pas de penser ce que la diversité fait à la politique d’immigration ; encore faut-il prendre en compte, en retour, ce que celle-ci fait à celle-là. Songeons aux expulsions. Comment la police peut-elle reconnaître les étrangers en situation irrégulière, sinon en contrôlant tous ceux qui en ont l’apparence, qu’ils soient en règle ou pas, Français ou non
—  autrement dit, en faisant porter un soupçon a priori sur les minorités visibles ? Bref, comment faire du chiffre sans arrestations au faciès et donc sans racialiser non seulement ceux qu’on veut chasser, mais aussi ceux qu’on ne cherche pourtant pas à pourchasser ? Il en va de même des quotas géographiques d’immigration envisagés par Nicolas Sarkozy : réduire le nombre d’Africains (car c’est bien d’eux qu’il s’agit), n’est-ce pas entrer dans une logique de discrimination raciale ? Et comment imaginer que cela n’aurait pas d’effet sur la manière dont sont considérés dans la société française les Noirs et les Arabes ?

En résumé, loin que la diversité se révèle comme le prolongement et le correctif de la politique d’intégration, elle est en pratique démentie par la politique d’immigration, qui finit par confondre dans une même défiance les étrangers en situation régulière ou irrégulière, mais aussi les Français d’origine étrangère ou simplement qui ont l’air étranger — en raison de leur couleur de peau, de leurs signes religieux ou de leur patronyme. Autrement dit, la lutte contre l’immigration subie ne fait pas bon ménage avec la diversité : en dépit des proclamations, elle en sape les fondements. Sans doute la version positive qu’offre la diversité à destination des minorités visibles répond-elle à une version négative de l’intégration adressée à la majorité invisible. Toutefois, si l’on avait déjà bien des raisons de douter de la logique selon laquelle, si l’on ferme la porte aux immigrés (du moins aux uns), c’est pour mieux les intégrer (du moins les autres), on comprend donc désormais qu’il n’est pas plus assuré, en dépit des assurances présidentielles, que les rigueurs de la politique d’immigration (contre « eux »), c’est pour mieux assurer la diversité (parmi « nous »). Ces paradoxes ne sont sans doute, in fine, que des contradictions.

Notes

[45]Voir la-croix.com et supra.

[46]Didier Fassin et Sarah Mazouz, « Qu’est-ce que devenir français ? La naturalisation comme rite d’institution républicain », Revue française de sociologie, 48-4, 2007, pp. 723-750, cit. pp. 737, 725, 728.

[47]Cerfa, n°12100*02.

[48]Voir l’article d’Anaëlle Verzaux, bakchich.fr, en écho à l’intervention le 4 décembre 2008 de la sénatrice socialiste Alima Boumediene-Thiery.

[49]Entretien télévisé de Brice Hortefeux avec Laurent Bazin le 15 décembre 2008, retranscrit sur discours.vie-publique.fr.

[50]Pour le discours, voir elysee.fr. Pour la réaction de Malek Boutih sur Europe 1, voir lefigaro.fr..

[51]Les propos, tenus sur BFM radio le 5 novembre 2008, sont rapportés sur le blog « Hexagone » que tient la journaliste de Libération Catherine Coroller immigration.blogs.liberation.fr.

[52]La transcription officielle a toutefois été remaniée — sans indiquer, selon l’usage, que « le prononcé fait foi ». Pour vérifier la citation donnée ici, la vidéo diffusée par l’Élysee est toujours disponible sur Internet : youtube.com.