Abou N’Dianor

Avant de devenir, à l’automne 2007, une figure du mouvement des sans-papiers, Abou N’Dianor s’est longtemps tenu à l’écart des débats relatifs à la situation des étrangers en France. En octobre 2001, ce Sénégalais de trente-trois ans choisit de rester à Orléans, où il vient de passer un mois de vacances : diplômé en mathématiques de l’École normale supérieure de Dakar, il sait qu’il lui sera facile de trouver du travail. Il achète de faux papiers et est embauché, dès novembre 2001, par la société A2Maths, qui dispense des cours de soutien. Bientôt, son employeur lui propose de prendre des responsabilités dans l’entreprise ; craignant qu’une telle promotion ne l’expose au risque d’une enquête, Abou N’Dianor décline l’offre.

Pendant six ans, sa vie se poursuit sous une apparence de normalité : il paie des impôts, bénéficie d’une couverture sociale et ne subit que deux contrôles d’identité dans les transports en commun. En septembre 2007, il envisage de se faire régulariser : « On parlait d’“immigration choisie”, j’ai cru qu’on reconnaîtrait mes compétences », explique-t-il, avant d’ajouter : « À l’époque, je n’avais pas encore lu la circulaire Hortefeux sur le travail. » Abou choisit l’honnêteté, envoie son passeport à la préfecture et fournit toutes les informations le concernant, à l’exception du nom de son employeur.

Deux semaines plus tard, il reçoit une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Abou ignore ses droits et les meilleures procédures à suivre : il exerce un recours gracieux — non suspensif — auquel la préfecture ne répond pas ; or passé un mois, une OQTF n’est plus contestable. Le 12 décembre 2007, un commissaire de police l’appelle, vérifie qu’il sait qu’il peut être expulsé et le convoque pour un « réexamen » de son dossier. Le lendemain, Abou se rend en confiance au commissariat ; il est aussitôt placé en garde à vue au local de rétention de Cercottes, puis emmené en rétention au centre du Mesnil-Amelot. La préfecture détient son passeport, son expulsion peut être imminente. Il s’y serait presque résolu si un gendarme de Cercottes ne lui avait suggéré de se battre.

Au Mesnil-Amelot, le professeur de mathématiques découvre la réalité de la vie de nombreux sans-papiers, qu’il ignorait en partie. Choqué, convaincu que ceux qui sont retenus pourront d’autant mieux alerter la population qu’ils se manifesteront, il propose d’organiser une révolte pacifique. Le 19 décembre à l’heure du déjeuner, la majorité des retenus brandit en silence des feuilles de papier sur lesquels on peut lire : « Non à la reconduite à la frontière », « Suis-je un humain ? », « J’ai bâti la France », « On n’est pas que des chiffres », « L’immigration enrichit », « Non à l’arbitraire », etc.

Avec deux autres personnes, dont Paul Wem, Abou se retrouve à la tête d’un mouvement de protestation inédit dans les centres de rétention : ils établissent un cahier de doléances où ils décrivent le mépris avec lequel ils sont traités, rédigent une lettre à l’attention des consuls, prennent contact avec les médias. Une semaine plus tard, le mouvement a pris de l’ampleur : les retenus refusent d’intégrer leur chambre et une grève de la faim est lancée. Le 27 décembre, les leaders du mouvement sont séparés et déplacés, sans que la mobilisation en soit étouffée. Au centre de vincennes où il a été transféré, Abou a tout juste le temps de convaincre ses voisins de chambre de lancer un mouvement similaire : il est libéré le 29 décembre, son transfert ayant été entaché d’un vice de forme.

Il repart vivre dans la banlieue d’Orléans, où il bénéficie du soutien de son employeur, de ses anciens élèves, et même d’un député UMP. En février 2008, il dépose une nouvelle demande de régularisation, assortie d’une promesse d’embauche, sans obtenir de réponse de la préfecture. Abou N’Dianor est donc toujours sous la menace d’une expulsion ; il vit modestement grâce à la solidarité de ses proches et à quelques cours de maths. « Je n’ai aucun regret » , nous a-t-il confié, « C’est souvent la peur qui nous pousse à tout accepter. Je sais désormais qu’il y a des moyens de lutter sans se faire taper dessus. »

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