Ali Korera

Ali Korera

Quand on lui demande s’il ne craint pas la médiatisation de son histoire, Ali Korera répond avec aplomb : « Non, je n’ai pas peur. J’ai simplement fait respecter mes droits et la loi ». Ce Mauritanien, âgé de trente-six ans, tend fièrement les photocopies des articles de presse parus après la décision de la cour d’appel de Paris et confirmant la condamnation de son ancien employeur pour licenciement abusif. Lorsqu’il est arrivé en France en 2001, débarquant à Marseille après deux semaines de bateau, Ali avait l’espoir de poursuivre les études de droit qu’il avait commencées en Mauritanie. « Le droit français m’intéresse, et je rêvais de venir à Paris. Mais je n’avais pas les moyens d’être étudiant, alors j’ai cherché du travail ».

Son premier emploi, il le trouve dans une entreprise de nettoyage de la région parisienne, l’Audacieuse. Ali est en situation irrégulière, pour se faire embaucher, il utilise de faux papiers. Son employeur fait mine de ne rien voir. Il est chargé du nettoyage de plusieurs immeubles et gagne environ 800 euros par mois. Avec son salaire, il fait vivre ses parents, sa femme et sa fille, restés en Mauritanie. Il ne les a pas vus depuis sept ans, sa fille s’appelle Kanji, elle a maintenant presque dix ans. Lorsqu’en 2002 son patron augmente sa charge de travail, Ali demande une prime et l’inscription dans son contrat du travail supplémentaire qu’il doit désormais effectuer. Son employeur refuse et le convoque quelques jours plus tard. Il lui explique que ses papiers sont faux, lui demande de présenter sa démission et menace de le dénoncer à la police. « Dans la société, il y avait au moins vingt travailleurs sans papiers, tout le monde avait peur », raconte Ali. « Mais moi, je n’ai pas eu peur. Je lui ai dit qu’on pouvait aller au commissariat ensemble, que je leur expliquerai ».

L’affaire en reste là, Ali continue à travailler pour l’Audacieuse avec les mêmes papiers pendant encore deux ans. En 2005, il réclame à nouveau une augmentation. Quelques semaines plus tard, il reçoit une lettre recommandée lui signifiant son licenciement pour faute grave. L’employeur explique que la préfecture de police a découvert ses faux papiers lors d’un contrôle spontané. Ali décide alors de porter son cas aux prud’hommes. À l’audience, lorsque le juge lui explique que travailler avec de faux papiers est interdit, il répond : « C’est mieux que de voler, j’ai des parents à aider et un loyer à payer. » Le 4 mai 2006, le conseil des prud’hommes rend sa décision et donne raison à Ali. Le tribunal a estimé que le patron de la société connaissait la situation irrégulière de son employé depuis longtemps, de sorte que celle-ci ne pouvait donc être considérée comme une « cause réelle et sérieuse » de licenciement. Le juge demande à l’employeur de payer le salaire du mois que son employé avait entamé avant d’être licencié. Mais Ali estime que ce n’est pas assez et décide de faire appel. « La greffière m’a prévenu que si ça ratait en appel, c’était l’expulsion ou la prison. Mais je n’avais pas peur », tient-il à ajouter. Lorsque Ali se rend pour la deuxième fois au tribunal, il est surpris de voir que son ancien employeur ne s’est pas déplacé et a envoyé le contremaître pour le représenter : « Il a pris ça à la légère, il ne pensait pas être condamné ». Cette fois, Ali a choisi de prendre un avocat. À l’audience, celui-ci explique au juge que le contrôle « spontané » de la préfecture avait en fait été demandé par la société et ne concernait qu’Ali et un autre employé. La décision du conseil tombe le 11 mars 2008 : son avocat lui annonce que son ancien patron a été condamné à lui verser 10 200 euros au titre des indemnités de licenciement, des congés payés et des dommages et intérêts. L’employeur a décidé d’aller en cassation. L’affaire ne devrait pas être jugée avant un an. En attendant, Ali travaille, sous une autre identité, toujours dans le nettoyage. Les démarches entreprises pour obtenir une régularisation n’ont pas encore abouti.

Ali a envoyé les articles de presse à ses parents en Mauritanie : « Ils étaient fiers, même s’ils s’inquiètent un peu pour moi. » Lui dit vivre normalement. « Pourquoi se cacher  ? », demande-t-il, « je travaille bien, je paye mes impôts, je n’ai pas de raison d’avoir peur ».

Récit précédent
Récit suivant
 
Contact
Nous contacter
Lettre d'informations
recevez par mail l'actualité de Cette France-là. S'inscrire.