Énock Cipre

Énock Cipre a quarante-cinq ans. Avant de fuir Haïti, il y a quatre ans, il travaillait dans l’administration des douanes. Sa femme Méliane avait un petit commerce et, avec leurs trois enfants, Énockson, Wilkins et Watson, ils vivaient à Miragoâne, un petit port au sud-ouest de Port-au-Prince.

En mai 2000, lors des élections législatives, Méliane est observatrice pour le Mochrena, un parti d’opposition dont elle est membre. Dans sa commune, les bureaux de vote sont incendiés, et le personnel chassé par des bandes armées pro-Aristide : les Chimères. Après l’incendie de son commerce, Méliane part se cacher à la campagne, en espérant qu’avec le temps les choses finiront par s’apaiser.

Mais le temps passe et les menaces persistent. En juillet 2002, Méliane décide de partir se réfugier en France. Énock lui obtient un visa et part avec elle. Il reste quelque temps pour l’aider à s’installer, puis rentre retrouver son travail et les enfants.

En 2004, la situation politique évolue en Haïti. Le président Aristide est contraint à l’exil, et les Chimères sont peu à peu désarmées. énock repart en France pour convaincre sa femme de rentrer. Mais, alors qu’ils se trouvent tous les deux à Paris, la belle-soeur d’Enock, à qui il avait confié ses fils, prévient le couple que des hommes sont venus, qu’ils sont entrés dans la maison et qu’ils ont battu les enfants.

Énock rentre aussitôt à Miragoâne pour chercher ses trois fils. Il envoie les deux aînés retrouver leur mère en novembre 2004. Il les rejoindra un mois plus tard, laissant chez sa grand-mère le plus jeune, pour lequel il n’a pas réussi à obtenir de visa. Ni lui ni Méliane ne le reverront. Watson était asthmatique et fragile, il décèdera en 2006.

En France, la situation est très difficile. La famille n’a aucun moyen de subsistance et dort dans la rue pendant plusieurs mois avant que l’Aide sociale à l’enfance (ASE) ne leur trouve une chambre d’hôtel, en août 2006. La demande d’asile d’Énock a été rejetée un an plus tôt, mais la circulaire Sarkozy sur les parents d’enfants scolarisés rend un peu d’espoir à Énock et Méliane. Énockson est en BEP et Wilkins en primaire. Ils travaillent bien et ont de bons résultats. Mais ça ne suffira pas  : leur dossier est refusé. On leur expliquera que c’est à cause de l’enfant qu’ils ont laissé là-bas…

Énock avait un travail, mais le récépissé qui lui permettait de travailler légalement est arrivé à expiration en octobre 2007 et il a démissionné. Toutefois, en dépit de sa situation, il proclame : « Je ne veux pas de l’argent de l’État, je ne veux pas du RMI, je peux faire n’importe quel travail. »

La vie de la famille Cipre est suspendue dans le vide. Ils attendent une dernière convocation à la commission de recours des réfugiés et peuvent être expulsés à n’importe quel moment. Pour autant, Énock n’exprime aucun grief : « Je n’ai rien à reprocher à la France. J’ai une chambre d’hôtel, mes enfants peuvent se soigner à l’hôpital gratuitement… Non, je n’ai rien à reprocher à la France. »

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