Famille Wang

« Je suis chrétien, alors je n’ai peur de rien. » Son regard a beau être soucieux, Feng, vingt-trois ans, est résolu. Pourtant, il n’a toujours pas de papiers, tout comme son frère, vingt et un ans, et ses parents, menacés d’expulsion après plus d’une décennie de vie en France.

La famille Wang [1] vient de la région chinoise de Wenzhou, où la rumeur populaire veut que l’on gagne bien plus d’argent si l’on tente sa chance à l’étranger. Là-bas, ils avaient un niveau de vie correct, mais sans perspective d’avenir. Ils ont donc pris la décision de partir, après s’être lourdement endettés pour rassembler l’argent nécessaire au périple : pas moins de 130 000 yuans — environ 13 000 euros — par personne.

En 1996, sa mère ouvre la voie. Arrivée à Paris, elle entame alors une vie « classique » de sans-papiers. Un travail au noir — « comme tout le monde ici » — dans une fabrique de vêtements et la location d’une « place pour dormir » dans un appartement occupé par d’autres clandestins. Son mari la rejoint un an après. Ils trouvent un logement, de vingt-sept mètres carrés, où ils vivent encore aujourd’hui avec leurs deux fils : Feng, arrivé en 1999, et son frère, venu l’année suivante.

La famille enfin réunie, il s’agit de rembourser les quatre voyages et d’assurer le minimum vital. La réalité est implacable, d’un autre temps : dix-huit heures de travail quotidien, souvent sept jours sur sept pour un total d’environ 1 600 euros mensuels. « La fatigue est immense, alors quand la journée est terminée, mon père et ma mère se pressent de manger pour pouvoir dormir quelques heures. » Des conditions qui, de toute évidence, ne permettent pas d’apprendre le français. C’est donc aux enfants qu’incombe cette responsabilité. Il faut les inscrire à l’école et, par conséquent, se faire connaître des autorités administratives. Eux qui ne sortent que pour faire des courses, par peur des contrôles policiers, se montrent donc au grand jour.

Clandestins, ils le sont encore un peu moins le jour de leur première arrestation, en 2003. Une intervention des forces de l’ordre dans l’atelier où ils travaillent. Le patron est embarqué, eux sont relâchés rapidement. Une première alerte et la conviction qu’il faut maintenant entamer les démarches de régularisation. Première demande de titre de séjour en 2004, premier refus. Nouvel échec en 2006, avec cette fois un enseignement à la clef : la famille apprend que dix années de présence sur le territoire sont nécessaires pour espérer une issue favorable. À eux de faire profil bas en attendant l’échéance.

En 2007, Mme Wang vit depuis onze ans en France, son mari dix, mais la loi a changé, ils ne peuvent plus bénéficier de plein droit d’un titre de séjour. En octobre, ils sont arrêtés. Feng, parti depuis cinq mois confectionner des sacs à Marseille, rassemble la totalité de ce qu’il a gagné — soit 2 500 euros — afin de s’assurer les services d’un avocat. Les Wang ne sont libérés du centre de rétention de la Cité que vingt jours plus tard, et restent sous le coup d’une obligation de quitter le territoire. Le couple ne peut plus prendre le risque de retourner travailler, seul Feng, revenu à Paris pour les aider, assure désormais, avec ses 1 200 euros par mois, le revenu familial.

Quelque temps plus tard, la préfecture leur accorde un rendez-vous afin qu’ils déposent une nouvelle demande de titre de séjour. La rencontre est repoussée cinq fois par l’administration, jusqu’au 4 août 2008. Cette fois, c’est la police qui les attend. Direction l’aéroport pour un retour immédiat vers la Chine. Suite à leur refus d’embarquer, ils sont placés en garde à vue avant de passer en comparution immédiate devant le tribunal de Bobigny qui décide de les assigner à résidence. Leur dossier est aujourd’hui toujours en instance.

Feng est inquiet : sans ses parents, la vie serait « encore un peu plus dure ». Mais il ne renoncera pas : « Ma vie est ici, pas ailleurs. » Paris, sa ville, celle où, dit-il, il aimerait un jour se marier, monter un magasin et « payer des impôts ». Un avenir, sans titre de séjour, difficilement envisageable.

photo : Vincent Berthe

Notes

[1]Le nom a été modifié.

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