Joseph Mbah

Joseph a trente-sept ans et en paraît dix de plus. Est-ce la lassitude de son visage ou son air un peu perdu qui attire l’attention ? Alors qu’il vient à peine de passer la frontière et d’arriver en France, le 11 juin 2008, la police le repère et l’arrête à la gare de Bellegarde. « Ils m’ont donné un APRF : j’avais seize jours pour quitter le territoire français. »

Joseph se refait contrôler à Narbonne moins d’une semaine après, le 17 juin. Enfermé au centre de rétention de Nîmes, il fait une demande d’asile. L’engagement de la procédure lui permet d’être relâché. Mais l’Ofpra rejette sa demande. Accueilli et hébergé par un réseau d’aide, il apprend en novembre 2008 que le recours a échoué lui aussi. Il est alors en état de choc, les mots sortent difficilement. Joseph est un homme qui a tout perdu et ne sait plus dans quelle direction aller.

Dans son pays, au Cameroun, il avait une exploitation de dix hectares et produisait de l’huile de palme. Il travaillait avec son père et les affaires marchaient bien. Une grande maison, une belle exploitation, sept camionnettes, une moto, une équipe d’ouvriers. Sa femme venait d’avoir leur deuxième enfant.

Tout bascule avec la mort de son père en 2005. Ses oncles, qui n’ont jamais vraiment accepté le mariage de son père avec une musulmane d’une ethnie différente, veulent récupérer les biens du défunt. En mai 2006, à son retour d’un voyage d’affaires, Joseph retrouve sa maison saccagée, les portes et fenêtres cassées, et sa famille en état de choc : « Ma fille de deux mois avait le bras gauche cassé. Ma femme avait le visage tuméfié, le nez cassé et la cage thoracique enfoncée. Mon fils de deux ans et demi, lui, avait été épargné. »

Après deux semaines d’hospitalisation, sa femme se réfugie chez sa mère avec leurs enfants. Joseph va les voir toutes les semaines. « La dernière fois que j’y suis allé, ma femme m’a dit qu’elle ne voulait plus revenir car elle avait eu trop peur. Puis ils se sont cachés. Je les ai cherchés partout, j’ai supplié ma belle-mère de me dire où ils étaient, mais à ce jour, je suis toujours sans nouvelles d’eux. »

En janvier 2007, ses oncles vendent deux appartements qui appartenaient à son père. Joseph leur fait un procès. La justice lui est favorable et lui restitue l’entièreté de la maison avec des dommages et intérêts. Mais ses oncles reviennent le menacer, armés de couteaux : « Ils m’ont frappé, puis m’ont demandé de choisir entre ma vie ou la maison de mon père. »

Le 12 décembre 2007, ses deux oncles, leurs quatre fils et trois inconnus, tous armés, entrent dans la ferme : « Après m’avoir frappé, ils m’ont donné deux mois pour mourir ou quitter la ferme. Ils ont pris environ 200 litres d’huile de palme, ont tué mes deux chiens et détruit ma moto. J’ai immédiatement porté plainte à la police du village. Ils ont été arrêtés, sont restés en détention seulement deux jours puis ont été libérés. Mais ils n’ont pas été jugés car ils ont payé les policiers pour être libérés. »

Alors qu’il comprend que la justice et la police ne le protégeront pas, il subit une nouvelle agression la nuit du 21 février 2008 : « Trois inconnus armés sont entrés dans ma chambre, et m’ont emmené en voiture dans un lieu inconnu. Je pensais qu’ils allaient me tuer. Ils m’ont brutalisé et abandonné dans la forêt. » Quand il rentre chez lui, après avoir été hospitalisé une semaine, la jeune palmeraie a été incendiée ainsi que sa Toyota. L’huile de palme et environ 400 000 francs CFA ont été volés.

« J’avais tout perdu à cause d’eux, ma famille, ma maison, je n’avais plus d’argent pour payer mes employés, et les palmiers avaient été brûlés. Si je voulais sauver ma vie, je devais fuir. » En janvier 2008, il part avec l’équivalent de 300 euros en poche. Il met six mois pour traverser le Nigeria, le Niger, le Sahara et la Libye et, de là, prend le bateau pour l’Italie. Il y passe un mois en mai avant de prendre le train pour la France le 10 juin. Et être arrêté aussitôt.

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