Moïse Diakité

Le 22 juin 2008, le centre de rétention de Vincennes est incendié. Moïse Diakité y est retenu depuis trois jours. Ce Malien de trente-cinq ans est pourtant père de six enfants français et il vit avec leur mère, Anaïs, qui est française. Cela fait dix-huit ans qu’il est arrivé en France, à l’âge de dix-sept ans. Anaïs et Moïse se connaissent depuis 1991. Avec lui, Anaïs découvre le quotidien d’un sans-papiers : « Un jour, c’était en 1994, Moïse et moi avions un rendez-vous, mais il n’est jamais venu et il ne m’a pas appelée », raconte Anaïs. « J’avais seize ans, j’ai cru que c’était fini entre nous. Puis j’ai reçu une lettre de prison dans laquelle il expliquait qu’il avait été arrêté lors d’un contrôle d’identité et qu’il avait pris six mois pour “entrée et séjour irrégulier”. C’était sa première incarcération. » En 1996, Moïse et Anaïs se marient religieusement et Anaïs met au monde Mohamed, qui sera suivi de Makha en 1998, de Moïse en 2000 et de Henda en 2003.

Dès 1997, Moïse obtient le premier d’une longue série de récépissés de demande de titre de séjour, lui ouvrant le droit de travailler. Il est employé en tant qu’homme de ménage dans un grand hôtel parisien. En 2003, il obtient enfin sa première carte de séjour d’un an. Cette même année, Anaïs et Moïse ne trouvent pas d’appartement à louer et se retrouvent à l’hôtel, au jour le jour, avec leurs quatre enfants : « On a fait des demandes de logement, on nous a dit qu’il y aurait six mois d’attente. En hiver, dehors, avec quatre enfants, six mois, c’est long… »

La carte de séjour de Moïse expire le 17 novembre 2004. Le couple se rend à la préfecture de police de Paris pour la faire renouveler. « On leur a montré ses fiches de paye, il avait un CDI à l’époque », raconte Anaïs. « L’agent de la préfecture nous a dit qu’il ne pouvait pas la renouveler, parce qu’on était à l’hôtel et que nous n’étions pas pris en charge par les services sociaux. »

Sans logement, Moïse se retrouve donc en situation irrégulière et il perd son emploi. « Après six mois de galère, nos enfants ont été placés en juillet 2005, pendant deux ans », raconte Anaïs. « La juge pour enfants a pris nos petits en disant  : “situation précaire”. Ma fille, qui avait alors dix-huit mois, n’avait jamais été séparée de moi. Lors d’une visite aux enfants, je n’ai pas supporté de devoir les laisser au foyer et je les ai carrément emmenés avec moi. J’ai pris du sursis pour soustraction de mineur par ascendant, et Moïse a été condamné pour complicité. Deux ans plus tard, en décembre 2007, on nous les a rendus, alors qu’on vivait encore à l’hôtel, et que mon mari était toujours sans papiers. » Entre-temps, la famille s’est agrandie avec les naissances d’Aïndé en 2006 et de Sékou en 2007. Ils attendent un septième enfant pour août 2008.

Malgré sa situation familiale, Moïse a été placé en rétention administrative plusieurs fois, mais il est toujours relâché, sans pour autant être régularisé. Il a fait l’objet d’arrêtés de reconduite à la frontière le 24 juin 2005, le 19 mai 2006 et le 8 novembre 2006. Moïse accumule également des peines de prison d’une durée de trois à six mois, pour avoir forcé la porte d’un squat, pour outrage à agent, pour usage de cannabis et pour être resté en France alors qu’il faisait l’objet de mesures d’éloignement du territoire. « Ça m’énerve toujours de le voir condamné pour séjour irrégulier, s’insurge Anaïs, car s’il est sans papiers, c’est que la préfecture lui a retiré sa carte de séjour parce qu’on n’avait pas de logement. Moïse a perdu ses papiers, puis son job, puis ses enfants. »

Le 17 juin 2008, alors que Moïse se rend chez son avocate, il est soumis à un contrôle d’identité et passe la nuit en garde à vue. Le 18 juin, il reçoit un arrêté de reconduite à la frontière et il est transféré au CRA 2 de Vincennes. Il sera inculpé pour avoir participé à l’émeute qui y a eu lieu quelques jours plus tard. « Pourquoi aurait-il fait ça ? », demande Anaïs. « Sachant qu’il avait déjà été en rétention trois fois et qu’il avait été relâché chaque fois. Sachant qu’on a six enfants, que je suis enceinte de mon septième et que c’est une grossesse à haut risque. Il a trop de choses à perdre. »

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