Bernard Hagelsteen

Depuis le 20 juin 2007 : préfet de la région Pays-de-la-Loire, préfet de la Loire-Atlantique

Bernard Hagelsteen l’affirme sans détour : « Les situations de séjour irrégulier sont des situations de délinquance. Certains ne veulent pas le comprendre mais c’est un délit. » [1] Or la délinquance est un domaine familier pour le préfet de Loire-Atlantique. Celui-ci a en effet occupé le poste de directeur de la police générale à la préfecture de police de Paris, entre 1989 et 1992, et plus récemment celui de secrétaire général du Comité interministériel de prévention de la délinquance. Proche collaborateur du ministre de l’Intérieur de l’époque, à savoir Nicolas Sarkozy, Bernard Hagelsteen a eu pour tâche de préparer et de défendre la loi sur la prévention de la délinquance, promulguée en mars 2007 [2].

C’est donc fort de cette expérience que Bernard Hagelsteen prend ses fonctions de préfet du département de Loire-Atlantique en juin 2007. Rappelé à l’ordre dès le mois de septembre par Brice Hortefeux — qui lui reproche, comme à 18 de ses collègues, des résultats insuffisants en matière d’éloignements —, le nouveau préfet serait en droit de s’estimer injustement traité. Car c’est surtout au titre des mauvais résultats de son prédécesseur qu’il subit les remontrances du ministre de l’Immigration. Mais plutôt que de se plaindre, Bernard Hagelsteen décide de prendre des mesures propres à redresser la barre.

Une brigade de trois gendarmes est notamment constituée, dont la mission exclusive consiste à s’occuper des procédures d’interpellation d’étrangers en situation irrégulière sur tout le département de la Loire-Atlantique. Quelques jours plus tard, une note de service interne émanant du cabinet de la préfecture, et datée du 20 décembre, appelle policiers, gendarmes et officiers de la PAF à « poursuivre les interpellations, y compris pendant les dix derniers jours de l’année » et à ne « pas relâcher l’effort », de façon à atteindre « 210 départs effectifs ». Des objectifs sont clairement fixés : pour atteindre « 10 départs effectifs, il faut 30 interpellations […] soit 15 pour la DDSP, 10 pour la gendarmerie et 5 pour la DDPAF » [3]. Réaliser de tels chiffres suppose de la détermination mais aussi une certaine forme d’astuce. Le 18 décembre 2007, un agent de police confiait à une journaliste de Ouest France : « On n’a pas de quotas à réaliser. Mais on nous fait comprendre qu’il faut y aller. Alors c’est sûr, lors de contrôles routiers par exemple, on arrête davantage les hommes noirs. » [4]

Malgré les efforts du préfet, la session de rattrapage n’aura pas permis d’obtenir les résultats espérés : l’année 2007 se conclut sur 203 reconduites à la frontières (contre 235 en 2006) [5], alors que l’objectif était fixé à 246 [6].

Après la diffusion de la note du cabinet, la préfecture s’abstient de tout commentaire officiel. Ses agents se contentent d’expliquer, officieusement, qu’il ne s’agissait que d’un document de travail de routine répondant aux consignes ministérielles. En revanche, certains représentants de la police profitent de l’occasion pour dénoncer une politique d’affichage. Un gendarme manifeste également son scepticisme à l’égard des priorités de la préfecture : « La pression, reconnaît-il, c’est sûr, on l’a. Mais on la gère. La vraie question, c’est de savoir s’il existe une délinquance spécifique due au flux migratoire illégal. Jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas flagrant en Loire-Atlantique… » [7]

Pour leur part, les associations qui viennent en aide aux étrangers concèdent qu’elles n’ont pas « affaire à la pire préfecture de France », mais notent malgré tout « une nette tendance au durcissement » [8]. Pour Mickaël Garreau, de la Cimade de Nantes, il n’y a guère de doute sur les effets de la pression exercée par le gouvernement : « La pression sur les chiffres a des conséquences très concrètes pour les étrangers interpellés à Nantes. […] En mai 2007, par exemple, 22 personnes ont été placées au centre de rétention de Nantes, en juin, elles étaient 26 et en juillet 23… Et, dès septembre, les interpellations ont augmenté. 35 personnes ont été placées en septembre et 36 en octobre. » [9] Au total, en 2007, 306 personnes ont été retenues.

Dans ces conditions, le centre de rétention de Nantes, le plus petit de France, initialement prévu pour huit personnes, et dont le préfet lui-même reconnaît la vétusté « relative », a abrité régulièrement jusqu’à douze personnes. Tant et si bien qu’un nouveau centre de rétention, dont la capacité sera élevée à 22 places, doit voir le jour début 2010 [10].

Sous la pression des associations de soutien aux sans-papiers, la préfecture de Loire-Atlantique a jusqu’ici évité de placer des familles entières en rétention. Ce sont avant tout les célibataires et les pères qui sont ciblés. C’est le cas de Selahattin Celik, un père de famille kurde de nationalité turque, installé en France depuis 2000 avec sa femme et ses trois enfants dont deux nés ici. Selahattin Celik est arrêté consécutivement à une dénonciation et placé en rétention en novembre 2007. Toutefois, grâce à la mobilisation des associations, de la mairie de Nantes et du conseil général de Loire-Atlantique, son dossier va être révisé : il est relâché puis régularisé avec le reste de sa famille.

M. O. n’eut pas cette chance. Lui aussi kurde de Turquie, père de deux filles scolarisées et d’un bébé né au début de l’année, il est expulsé le 22 mars 2008, dix jours après son interpellation et son placement en centre de rétention, et ce malgré une grève de la faim. À l’automne 2008, sa femme, demandeuse d’asile, et ses enfants finiront par accepter l’aide au retour.

Plus récemment, l’empressement de la préfecture à appliquer les mesures d’éloignement a provoqué un incident dramatique qui aurait pu avoir des conséquences plus graves encore : le 20 juillet 2008 , un Turc âgé de quarante-quatre ans, M. S., retenu depuis deux jours et dont la reconduction est imminente, se taillade les veines et met le feu à sa chambre. Un tel événement n’était pas entièrement imprévisible : M. S. sortait à peine de l’hôpital psychiatrique, où il avait été admis après avoir tenté de se jeter du haut d’une grue de quarante mètres : il présentait des troubles avérés. L’incendie qui résulte de son geste rendra le centre de rétention de Nantes inopérant pendant plusieurs jours. Pour leur part, les autres résidents du centre passent la nuit qui suit l’incendie dans les locaux de garde à vue du commissariat. Parmi eux, le voisin de chambre ivoirien de M. S. a perdu tout ce qu’il lui restait dans l’incendie, y compris l’argent qui devait lui permettre de rentrer chez lui une fois arrivé à Abidjan [11]. Il sera expulsé avec quelques vêtements fournis par des militants.

Autre cible privilégiée par la préfecture : les Roumains. Le centre de rétention de Nantes est celui qui en accueille proportionnellement le plus en France (63 sur 306 personnes en 2007, soit 20,58%) [12]. Parmi la population roumaine figurent de nombreux Roms — de plus en plus présents dans l’agglomération nantaise du fait des pressions exercées par le gouvernement italien depuis le printemps 2008. De nombreuses opérations de police ont eu lieu contre des campements illégaux, ce qui permet d’effectuer des interpellations. Au début de l’été 2008, un camp de Roms a ainsi été vidé de ces occupants. Ironie du sort, l’intervention policière a lieu le lendemain du Forum mondial des droits de l’homme organisé à Nantes, et au cours duquel les visiteurs ont pu assister à une table ronde intitulée « Roms migrants en Europe : quelle action publique pour le territoire d’accueil ? ».

Lorsque, au cours d’un entretien, une journaliste lui objecte que la pression migratoire en Loire-Atlantique n’est pas très forte, Bernard Hagelsteen rétorque : « Oui, mais il faut que ça reste comme ça. » [13]

Notes

[1]Entretien avec Anne-Hélène Dorison, Presse Océan, 28 avril 2008.

[2]Cette loi établit notamment la « confidentialité partagée », qui confère aux travailleurs sociaux l’obligation de rompre le secret professionnel afin de signaler les personnes en difficulté sociale, éducative ou matérielle au maire et au président du Conseil général.

[3]Le Parisien, 28 décembre 2007. (DDSP et DDPAF sont les acronymes respectifs de Direction départementale de la sécurité publique et Direction départementale de la police aux frontières).

[4]« Les sans-papiers craignent la fin de l’année », Ouest France, 18 décembre 2008.

[5]Rapports des activités de l’État - Préfecture de la Loire-Atlantique, 2006 et 2007.

[6]Presse Océan, 29 décembre 2007.

[7]Idem.

[8]Entretiens, décembre 2008.

[9]Presse Océan, 24 avril 2008.

[10]Le centre de rétention de Nantes devait fermer ses portes en janvier 2009.

[11]Ouest France, 22 juillet 2008.

[12]Presse Océan, 24 avril 2008.

[13]Presse Océan, 28 avril 2008.

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