Rémi Caron

Du 9 juillet 2007 au 7 janvier 2009 : préfet du Pas-de-Calais

Mille trois cent dix-neuf mesures d’éloignement exécutées en 2007, tel est le bilan tiré par le préfet du Pas-de-Calais en matière de lutte contre l’immigration clandestine dans son rapport 2007 [1]. Dans le même temps, Rémi Caron souligne que « 26 453 étrangers en situation irrégulière ont été interpellés en 2007, contre 23 445 en 2006 ».

Ces chiffres manifestent la spécificité d’un département qui n’est souvent qu’un lieu de transit pour des migrants dont l’objectif est d’atteindre l’Angleterre ou le nord de l’Europe [2]. Pour faire face à la situation, un pôle interministériel a été créé en 2007, placé sous la responsabilité du préfet et associant la préfecture, les services de police, les douanes, les services sociaux et de l’emploi, ainsi que l’Agence nationale d’accueil des étrangers et des migrations (Anaem). Pour autant, la majorité des interlocuteurs de la préfecture soulignent la surdité qui leur est opposée pour tout ce qui concerne les migrants.

En juin 2008, Natacha Bouchart (UMP), maire de Calais nouvellement élue, témoignait, à l’occasion d’une réunion avec l’association Salam, de « l’hostilité du préfet à toute initiative de sa part en faveur des migrants » [3]. Les associations d’aide aux migrants font également état de la difficulté de leurs relations avec la préfecture. Pour la Cimade, « le dialogue [est] une option clairement refusée de la part de cette administration qui s’interroge sur l’opportunité de financer une association « qui casse [sa] procédure » ». Les auteurs de La loi des « jungles » [4], rapport consacré à la question des migrants sur le littoral nord, notent quant à eux qu’« après cinq messages téléphoniques le préfet [les] a informés qu’il ne souhaitait pas [les] recevoir ».

L’isolement dans lequel sont laissés les migrants du Calaisis est particulièrement visible dans le domaine de l’hébergement d’urgence. Par crainte de créer des « points de fixation », tout est fait pour éviter leur regroupement. Ainsi, le matin du 20 décembre 2007, malgré des températures négatives, forces de police, gendarmerie et bûcherons ont démonté un camp de fortune de réfugiés érythréens, à Norrent-Fontes.

De fait, et malgré diverses recommandations [5], parmi lesquelles celles du haut-commissaire aux Solidarités actives contre la pauvreté, Martin Hirsch, les migrants du Pas-de-Calais n’ont que très rarement accès à l’hébergement d’urgence. Les associations soulignent à la fois le manque de places et la difficulté d’accès aux centres. Fin 2007, cette question a été l’objet d’un affrontement entre la préfecture et le maire communiste de Calais, Jacky Hénin. Exaspéré par la situation, ce dernier adressa au préfet, le 19 septembre, une lettre lui demandant instamment de réquisitionner un hangar pour abriter les migrants de Calais. Le 21 décembre, la mairie de Calais réquisitionnait d’elle-même, et sans l’autorisation du préfet, un hangar disposant de 400 sacs de couchages et de chauffages d’appoint : « Tout le monde, à Calais, soutient l’initiative municipale. Même Natacha Bouchart et l’opposition UMP l’ont approuvée, hier soir, lors du conseil municipal », écrivait le lendemain La Voix du Nord [6]. Le préfet, quant à lui, n’avait pas daigné répondre à la demande de la municipalité ; ce qui ne l’empêcha pas d’assurer deux mois plus tard que « le plan grand froid [bénéficiait] de manière inconditionnelle à l’ensemble des personnes qui demand[aient]un hébergement d’urgence » [7].

La stratégie préfectorale semble, du reste, caractérisée par une occultation parfaitement assumée de la situation des migrants. Ainsi, le « Schéma accueil hébergement insertion du Pas-de-Calais 2007-2012 » [8], élaboré par la DDASS et signé par Rémi Caron, établit que « la situation des personnes étrangères présentes sur le site de Calais n’est pas prise en compte dans le présent schéma ». Divers motifs sont invoqués dont celui que « ce public » dispose « de moyens pécuniaires pour financer le passage » et « se trouve en situation illégale en France ».

La logique du chiffre, qui tient lieu de culture du résultat au gouvernement et dans l’administration, témoigne de la même volonté d’ignorer la réalité. Ainsi la préfecture persiste-t-elle à notifier des arrêtés préfectoraux de reconduite à la frontière (APRF) sans tenir compte des nationalités, alors qu’elle ne peut ignorer que la plupart de ces arrêtés ne seront pas exécutés : parce que nombre des « exilés » du Pas-de-Calais n’ont pas laissé d’empreinte dans d’autres pays d’Europe et parce que leur renvoi dans leur pays d’origine (Irak, Afghanistan, Érythrée…) s’avère difficile, sinon impossible, ils sont, de fait, inexpulsables.

En général, les exilés arrêtés sont ensuite remis en liberté. Un Indien explique ainsi avoir été interpellé douze fois, puis libéré chaque fois avec un APRF en main, sans avoir jamais été placé en rétention. Par ailleurs, les « réadmis » laissés libres par les autorités du pays de destination — la Belgique par exemple — ne tardent pas à revenir. C’est ainsi que « certaines personnes ont été placées quatre fois en rétention dans la même année, à chaque fois sur la base d’un nouvel APRF » [9].

La préfecture ne souhaite pas davantage faciliter les démarches de ceux qui n’ont pas l’Angleterre pour seul horizon. À considérer les profils des migrants présents sur le département, un certain nombre semble pourtant relever du droit d’asile. Mais l’hébergement pour les demandeurs est très limité, et l’information sur le processus quasi inexistante. De plus, il n’est pas possible de déposer sa demande à Calais : il faut se rendre à Arras, à plus de cent kilomètres. Il est intéressant de noter qu’à l’inverse l’aide au retour volontaire est disponible à Calais même, et sans obligation de quitter le territoire français (OQTF), ce qui constitue une autre exception locale.

À défaut de clairvoyance et de concertation, l’administration met des moyens considérables à disposition des forces de l’ordre. « En 2006 à Calais, 530 policiers se consacrent exclusivement à la lutte contre l’immigration illégale, soit en moyenne deux agents par migrant, alors qu’ils sont 210 pour 75 000 Calaisiens. » [10] Des opérations de grande échelle sont régulièrement menées, comme celle qui, en septembre 2007, a permis l’interpellation de 164 étrangers en situation irrégulière sur le seul site de l’usine Tioxide [11]. Les auteurs de La Loi des « jungles » citent un témoignage, recueilli en juin 2008, sur la situation d’un jeune Afghan : « Depuis environ une semaine, il dort dans la « jungle tadjik » où il est soumis à la peur des interventions policières presque quotidiennes qui ont lieu entre 4 heures et 7 heures du matin. Il raconte l’irruption de six à huit CRS dans le campement, les gazages systématiques sous les abris, les coups de matraques pour accélérer les sorties, les menottes et parfois les violences des policiers sur certains exilés menottés. »

Entre politique de l’autruche et démonstration de force, la préfecture fournit donc des efforts constants pour limiter le séjour des migrants dans le département. Rémi Caron le reconnaît pourtant, dans son rapport annuel : « La pression migratoire n’a pas baissé. »

Notes

[1]Rapport annuel des activités de l’État - Pas-de-Calais 2007.

[2]voir « Après Sangatte », p. 198.

[3] associationsalam.org.

[4] La Loi des « jungles » - La situation des exilés sur le littoral de la Manche et de la mer du Nord, Coordination française pour le droit d’asile, septembre 2008.

[5]« Immigration clandestine : une réalité inacceptable, une réponse ferme, juste et humaine », rapport de la commission d’enquête sénatoriale, avril 2006 ; circulaire du ministère du Logement et de la ville du 19 octobre 2007 (DGAS/1A/LCE2007).

[6]La Voix du Nord, 20 décembre 2007.

[7]Lettre du préfet du Pas-de-Calais au maire de Calais, 21 février 2008.

[8]nord-pas-de-calais.sante.gouv.fr.

[9]La Loi des « jungles », op. cit.

[10]Anne de Loisy, « Dans la jungle des clandestins », Politis, n°929, 14 décembre 2006.

[11]Rapport d’activité de la DDPAF 62, 2007.

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