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Auteur Éric Fassin, Martine Billard, Michel Feher, Noël Mamère, Sandrine Mazetier

Lien Le Monde, 1er avril 2010, « Pour un audit général de la politique d’immigration »

Le Monde du 1er avril 2010 publiait une tribune de Martine Billard, Éric Fassin, Michel Feher, Noël Mamère et Sandrine Mazetier.

L’environnement, « ça commence à bien faire ! ». Les lendemains d’élections régionales ont confirmé le changement de cap du président de la République, déjà rendu public le 6 mars à l’occasion du Salon de l’agriculture. Et ce n’est pas tout. De la même manière, Nicolas Sarkozy semble dire : l’ouverture, « ça commence à bien faire ! ». En effet, sur ce point, il a entendu la grogne de l’UMP. En revanche, qu’en est-il de la politique d’immigration ?

Nul ne conteste (sauf peut-être Éric Besson) que le « grand débat » sur l’identité nationale a desservi la majorité gouvernementale, sur sa gauche bien sûr, mais aussi sur sa droite, au bénéfice du Front national. Pourtant, nul revirement en vue au ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Le durcissement annoncé du code d’entrée et de séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda) semble encore à l’ordre du jour ; et le chef de l’État continue de miser sur la burqa pour regagner la confiance des Français. Bref, on n’est pas prêt d’entendre Nicolas Sarkozy déclarer : la politique d’immigration et d’identité nationale, « ça commence à bien faire ! ».

Il y a là un paradoxe. Il en allait jusqu’à présent de l’immigration comme de l’insécurité : la fermeté affichée était présentée comme une réponse aux attentes de l’électorat. Aussi pouvait-on la soupçonner de démagogie. Pourtant, aujourd’hui, la politique d’immigration n’apparaît plus si « populaire », au double sens du mot. Or, loin d’y renoncer, on la poursuit, voire on l’aggrave. Comment comprendre une telle fuite en avant ?

L’obstination de Nicolas Sarkozy et de ses collaborateurs procède sans doute moins d’un parti pris idéologique que d’une forme de désarroi : à défaut d’importer réellement une immigration « choisie », transformer l’immigration légale en immigration « subie » pour ensuite s’employer à en délivrer les Français, c’est l’un des seuls réconforts que nos gouvernants semblent encore capables de prodiguer à leur électorat. Par conséquent, même lorsque la demande baisse, faute d’alternative, l’offre demeure.

Si l’action reste la même, c’est la rhétorique qui change. La politique d’immigration ne devient-elle pas comme la rigueur, en matière économique ? On nous explique en effet qu’elle serait un mal nécessaire — sans doute impopulaire, mais inévitable. Avec un tel renversement, ce sont les adversaires de cette politique qu’on taxe de démagogie : au lieu de se plier aux exigences de la raison, ils céderaient aux facilités du cœur.

Ainsi, tantôt la politique d’immigration aujourd’hui menée sous l’égide du président de la République est justifiée par la volonté d’écouter la voix du peuple, et tantôt à l’inverse par le courage de résister à l’opinion. Il ne suffit pourtant pas qu’une politique soit impopulaire pour s’avérer raisonnable, de même qu’il ne suffit pas qu’elle soit inhumaine pour se révéler rationnelle. Et puisque Nicolas Sarkozy se veut le champion de la « culture du résultat », le moment est venu d’évaluer cette culture à l’aune de ses résultats.

Ne l’oublions pas : avant d’occuper ses fonctions actuelles, Éric Besson était responsable de l’évaluation des politiques menées par ses collègues du gouvernement. Il est donc temps de retourner l’évaluation, en engageant un audit de la politique d’immigration extérieur au gouvernement qui la conduit.

On ne saurait en effet se contenter d’afficher que les objectifs annuels d’expulsions ont été atteints — pas plus qu’il n’eût fallu se satisfaire des rendements fièrement affichés naguère par Bernard Madoff. De cette politique, il est essentiel d’interroger les objectifs eux-mêmes. Pour ne prendre qu’un exemple, comment le débat sur les retraites qui s’engage cette année pourrait-il faire l’économie d’une réflexion sur la contribution d’immigrés qui sont d’abord des cotisants ? Il convient donc de soumettre les évidences qui sous-tendent aujourd’hui la politique d’immigration et d’identité nationale à cinq questions préalables.

  1. Est-il vrai que la France, et plus généralement l’Europe, s’exposent à accueillir toute la misère du monde si elles relâchent leur politique actuelle de maîtrise des flux migratoires ?
  2. Est-il vrai que les immigrés coûtent cher à la France - soit parce qu’ils pèsent sur le budget de l’État, soit parce qu’ils affectent négativement l’emploi et les salaires ?
  3. Est-il vrai, comme le gouvernement l’affirme, que l’intransigeance à l’encontre des sans-papiers favorise l’intégration des migrants en situation régulière et la lutte contre les discriminations raciales ?
  4. Est-il vrai que la politique française de rétention, de reconduites à la frontière, d’asile et d’immigration familiale participe de la « démocratie irréprochable » que le président de la République prétend instaurer ?
  5. Est-il vrai que le « développement solidaire » a vocation à se substituer avantageusement à l’immigration ?

Certains éléments de réponse à ces questions figurent dans les rapports de la Cour des comptes, du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), de la Banque mondiale, de l’OCDE et de l’Union européenne. Il convient toutefois que des élus de la nation s’en emparent à leur tour afin de les soumettre à une véritable évaluation. L’audition publique de responsables politiques, de hauts fonctionnaires, de syndicalistes, de représentants du patronat, de militants associatifs et de chercheurs, et le rapport qui en résultera, devraient en effet permettre de bien apprécier ce qui fait problème — l’immigration elle-même, comme l’affirme de longue date le FN, ou bien la politique qui la prend pour cible ?

Texte signé par Martine Billard, députée Parti de gauche de Paris ; Éric Fassin, sociologue, membre de l’association Cette France-là ; Noël Mamère, député Verts de Gironde ; Sandrine Mazetier, députée PS de Paris ; Michel Feher, philosophe, président de l’association Cette France-là.

5 avril 2010

Plein droit n°83 - "Codéveloppement : un marché de dupes"

Une politique aux antipodes du discours

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Auteur Aurélie Windels, Michel Feher

Lien Une politique aux antipodes du discours

Telle qu’elle est présentée par le ministère de l’immigration, la politique de développement solidaire de la France apparaît comme une idée ambitieuse, généreuse, irréprochable, répondant « à un triple intérêt : l’intérêt du migrant, l’intérêt du pays de destination et l’intérêt du pays d’origine ». Cependant, à y regarder de plus près, ce dispositif présente un certain nombre de faiblesses voire même de contradictions qui conduisent à s’interroger sur les intentions réelles de ses auteurs.

« Pendant trop longtemps, notre pays a pris des décisions unilatérales en matière migratoire, avec le succès que l’on connaît. » Tel était le constat, ironique, que formulait Brice Hortefeux, alors ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire, dans son discours du 19 juin 2008, prononcé à l’occasion du premier anniversaire de son ministère. Trois mois plutôt, ledit ministère avait partiellement modifié ses attributions, le codéveloppement cédant la place au concept censément plus inclusif de « développement solidaire ».

Selon Brice Hortefeux, en effet, le codéveloppement se soucie « exclusivement [du] soutien aux initiatives des migrants en faveur de leur pays d’origine [1] », alors que le développement solidaire vise « l’ensemble des actions de développement susceptibles de contribuer à la maîtrise des flux migratoires [2]. » Au-delà de leurs ressortissants, ce sont donc les gouvernements des pays d’émigration qu’il s’agit désormais de soutenir. Fort de cet exercice d’explication, le ministre pouvait alors se féliciter du caractère ambitieux de la politique de coopération dont il avait la charge.

Les devoirs constitutifs de la concertation dont se réclame le ministère du développement solidaire sont principalement de trois ordres. Premièrement, comme le soulignait Brice Hortefeux, il importe de ne « pas piller les élites ou la main-d’œuvre de pays qui en ont besoin [3] . » Autrement dit, même si la France a indéniablement intérêt à accueillir de nombreux travailleurs étrangers hautement qualifiés, il lui incombe de ne pas dépouiller les pays émergents et en développement des ressources humaines qui sont indispensables à leur essor.

Deuxièmement, pour que les cerveaux, les talents et plus généralement les bras du Sud ne soient pas contraints de s’expatrier, faute d’opportunités dans leurs contrées d’origine, une politique de solidarité doit veiller à favoriser le développement économique de ces contrées. Il s’agit donc de contribuer à l’offre d’emploi dans les pays d’émigration – en encourageant les investissements directs de capitaux français privés et en engageant les deniers de l’État dans des projets d’utilité publique – et, ce faisant, de substituer au moins partiellement l’échange des biens et services à l’expatriation des personnes.

Enfin, troisièmement, le développement solidaire comprend aussi une dimension de réciprocité symbolique. Il est en effet essentiel que, tout en aidant matériellement des nations moins favorisées qu’elle, la France ne se conduise pas comme un donateur condescendant. Autrement dit, il lui revient de prêter autant d’attention à la dignité de ses partenaires qu’à leur prospérité. Or, à cet égard, il n’est pas de meilleure preuve de respect envers un donataire que celle qui consiste à lui signifier que l’on a également besoin de lui. Par conséquent, en sollicitant le soutien des États du Sud dans son projet de lutte contre l’immigration subie, le gouvernement français ne se donnerait pas seulement les meilleures chances d’atteindre les objectifs qu’il s’est fixés dans ce domaine : il substituerait en outre à une relation d’assistance unilatérale quelque peu humiliante un rapport d’entraide fondé sur le besoin mutuel et la responsabilité partagée. Ainsi, la signature d’accords de gestion concertée des flux migratoires et de développement solidaire [4] (voir article p. 16) concrétise, selon le ministère, le « partenariat global » entre les pays d’émigration et la France, et s’inscrit dans une « démarche gagnant–gagnant [5]. »

Refuser le pillage des compétences et talents, aider les pays d’émigration à offrir davantage d’opportunités à leurs ressortissants et enfin traiter les gouvernements du Sud comme les partenaires d’un échange équitable et valorisant pour toutes les parties : tels sont les trois mots d’ordre sur lesquels repose le développement solidaire. Quant à leur application, elle passe respectivement par la promotion d’une immigration de travail qui privilégie les titres de séjour à durée limitée – de manière à ne pas priver trop longtemps les pays d’origine de leurs forces vives –, par des aides apportées à la fois aux investissements français à l’étranger et aux étrangers qui acceptent de quitter la France pour rentrer volontairement chez eux – ainsi Brice Hortefeux remettait le 3 juillet 2008 les tout premiers « prix du codéveloppement », ainsi qu’un chèque de 3000 euros, à de jeunes diplômés « qui font le pari du retour au pays » –, et enfin par un conditionnement de l’assistance économique de l’État français aux efforts que déploient ses partenaires pour limiter l’émigration de leurs ressortissants.

Telle qu’elle est présentée par le ministère, la politique de développement solidaire de la France apparaît donc comme une idée ambitieuse, généreuse, irréprochable. Cependant, à y regarder de plus près, ce dispositif présente un certain nombre de faiblesses. La première d’entre elles concerne la « fuite des cerveaux », dont le ministère de l’immigration veut préserver les pays d’émigration. On sait, grâce aux travaux de nombreux économistes que, contrairement à l’idée largement répandue, c’est loin d’être « toute la misère du monde » qui fait le choix de migrer vers les pays occidentaux. Au contraire, les nations qui sont à la fois les moins riches et les moins peuplées sont celles où le taux d’expatriation des « cerveaux » est le plus élevé. Cette double corrélation, qui s’explique aisément par le peu d’opportunités que les marchés intérieurs des petits pays pauvres offrent aux travailleurs hautement qualifiés, sert d’ordinaire à conforter les ardents défenseurs de la maîtrise des flux migratoires dans leur conviction que la fermeté qu’ils préconisent protège les sociétés les moins développées de l’hémorragie de leurs forces vives.

Il reste pourtant que le développement économique qui inciterait les « cerveaux » des pays d’émigration à demeurer chez eux est un processus relevant de la longue durée, alors que la décision d’émigrer s’inscrit quant à elle dans le court terme et offre les meilleures chances aux migrants d’améliorer leur condition matérielle. Par conséquent, les promesses d’aide à l’essor économique des « pays source d’immigration » inhérentes à la politique de développement solidaire n’ont aucune incidence sur les raisonnements et la volonté de partir des migrants potentiels. Elles en ont même d’autant moins que les dirigeants occidentaux qui affichent hautement leur refus de piller les ressources humaines du Sud sont également de chauds partisans d’une immigration sélective qui a pour effet d’augmenter encore le quotient des qualifiés dans les diasporas des nations les plus pauvres.

La deuxième faiblesse dont souffre le dispositif du développement solidaire renvoie à l’appui qu’il prend sur une théorie désormais jugée largement obsolète, celle de la substituabilité entre commerce international et migrations. Longtemps dominante, cette perspective suppose à la fois que le développement des échanges internationaux pousse les pays qui y prennent part à se spécialiser en fonction de leurs avantages comparatifs, que la spécialisation des partenaires de l’échange stimule à la fois l’offre d’emploi et la croissance chez chacun d’eux, et que la prospérité ainsi générée offre aux travailleurs des régions les moins favorisées d’autres options que l’expatriation. Ce dernier aspect du raisonnement repose sur une prémisse supplémentaire, à savoir que la décision d’émigrer procède d’une estimation subjective mais rationnelle de l’écart entre les revenus escomptés dans les pays d’accueil et d’origine.

C’est donc en vertu de cette substituabilité supposée que le gouvernement français soutient qu’en favorisant les investissements français, directs et indirects, chez ses partenaires du Sud, il œuvre simultanément à leur essor économique et à la diminution de l’immigration subie en France. Toutefois, cette théorie est largement remise en cause par les économistes spécialisés dans le développement. Ils constatent d’abord que la propension à l’expatriation dépend souvent moins de l’écart entre les revenus escomptés à l’étranger et dans le pays d’origine que de la répartition des richesses à l’intérieur de la société de départ. Dans la mesure où les migrants potentiels ne figurent généralement pas parmi les couches les plus défavorisées de la population, ce n’est donc pas tant le dénuement dans lequel ils se trouveraient déjà qui va les déterminer à tenter leur chance ailleurs, mais plutôt la crainte d’un déclassement ou d’un appauvrissement causé par le creusement des inégalités dans leur pays.

Or, telle est bien l’incidence initiale de la libéralisation du commerce international sur les pays émergents et en développement, en particulier lorsque cette ouverture s’étend à la circulation des capitaux : la spécialisation induit une concentration de la richesse dans les branches exportatrices, une contraction corrélative du marché intérieur et un important chômage dans les secteurs où les importations remplacent la production domestique. En outre, la suppression des tarifs douaniers prive les gouvernements d’une bonne part de leurs recettes, ce qui se traduit aussitôt par une nette diminution des budgets sociaux.

Complémentarité

Contrairement aux proclamations de Brice Hortefeux et de son successeur, Eric Besson, l’intensification des échanges de biens et services entre la France et ses partenaires du Sud est loin d’offrir des solutions de substitution aux candidats à l’expatriation : au moins dans un premier temps, elle ne peut au contraire manquer d’attiser leur désir d’émigration. D’autant que le développement des relations économiques améliore la qualité et diminue les coûts des moyens de communication et de déplacement entre le Nord et le Sud, et rend ainsi le projet d’émigrer plus abordable.

Le constat de la complémentarité – plutôt que de la substituabilité – entre la propension à émigrer des personnes originaires du Sud et l’ouverture de leurs frontières aux marchandises et aux capitaux venus du Nord n’est pas destiné à déboucher sur un éloge du protectionnisme ou un appel à cesser toute aide au développement. Il demeure en effet parfaitement concevable qu’à terme, et sous réserve d’une régulation plus ferme et plus équitable, la globalisation des échanges favorise l’essor des régions qu’elle soumet aujourd’hui à de terribles tensions sociales. En revanche, il est manifeste qu’aucun rééquilibrage ne pourra se produire en faveur des pays du Sud aussi longtemps que l’émigration de leurs ressortissants vers les pays du Nord ne sera pas traitée comme l’indispensable complément du commerce international et de l’aide au développement..

Enfin, la troisième faiblesse du développement solidaire tel qu’il est défini par le gouvernement français témoigne elle aussi d’une formidable méconnaissance des corrélations entre la circulation des richesses et les migrations humaines. Un paramètre semble être en effet négligé dans ce dispositif, à savoir l’importance, et la constante croissance, des fonds que les migrants renvoient vers leurs pays d’origine, ainsi que l’impact qu’ils ont sur le développement économique des régions destinataires. La Banque mondiale estimait le montant total des transferts de fonds vers les pays en développement, pour l’année 2008, à environ 328 milliards de dollars, soit plus d’un triplement du volume depuis 1995. Dans les pays aux économies les plus réduites, tels la Moldavie, les îles Tonga, le Lesotho ou le Honduras, les envois de fonds représentent un taux supérieur à 25 % du PIB. Ils atteignent même les 45 % de ce dernier pour le Tadjikistan. Les transferts de fonds pèsent désormais autant que les investissements étrangers dans l’économie des pays d’émigration, et bien davantage que l’aide publique au développement prodiguée par les pays du Nord.

L’économiste El Mouhoub Mouhoud insiste sur un paradoxe : alors que la mondialisation marginalise les pays en développement – dans la mesure où le commerce international, les flux de capitaux et les transferts de technologies leur sont tous défavorables –, seul le phénomène migratoire, soit le type de circulation qui est de loin le moins libéralisé, contribue à les insérer dans l’économie mondiale. Cela apparaît plus clairement encore dans le contexte actuel de crise économique. En effet, si la Banque mondiale prévoit bien une baisse de 7,3 % des transferts de fonds pour l’année 2009 – ce qui n’était jamais arrivé au cours des vingt dernières années –, elle précise aussitôt que cette diminution est minime et « bien inférieure à celle des investissements privés vers les pays en développement [6]. » Les transferts de fonds comptent ainsi parmi les flux financiers qui résistent le mieux à la crise. Le principal facteur pouvant affecter de manière négative ces transferts serait, comme le souligne Hans Timmer, directeur du groupe Perspectives du développement de la Banque mondiale, un « renforcement des restrictions à l’immigration dans les principaux pays de destination » dû à l’augmentation du chômage. Bien plus, Timmer souligne que cet éventuel durcissement des politiques d’immigration pourrait « tout comme le protectionnisme commercial, ralentir le redressement économique mondial ».

La relative stabilité de la manne financière que les migrants renvoient dans leurs pays d’origine est d’autant plus remarquable que, dans un monde où il demeure largement impossible de taxer les mouvements de capitaux, pour leur part, les transferts de fonds peuvent être « imposés » jusqu’à hauteur de 20 %, notamment par Western Union et, dans une moindre mesure, MoneyGram, leurs principaux vecteurs officiels. Sans doute ne suffirait-il pas d’aligner les conditions de circulation de ces transferts sur celles qui régissent les marchés financiers pour assurer le développement des pays du Sud. Les fonds rapatriés par les migrants représentent en outre un certain nombre de problèmes spécifiques relatifs à leur répartition et leur allocation. Il ne reste pas moins que, sans relever du remède miracle, ils contribuent indéniablement à réduire la pauvreté dans les milieux qui en bénéficient. Ils présentent en outre l’avantage, comme on l’a vu, d’une certaine stabilité par rapport aux autres types de flux financiers, ainsi que celui de produire des effets contra-cycliques, au sens où les expatriés tendent à envoyer davantage d’argent à leurs proches lorsque la situation économique de leur pays d’origine se dégrade.

Faire régresser le genre humain

Force est par conséquent de reconnaître qu’un État du Nord réellement préoccupé de favoriser, dans la concertation, le développement de ses partenaires du Sud serait bien inspiré d’articuler tant les aides publiques qu’il leur apporte que les investissements privés dont il s’efforce de les faire bénéficier aux transferts de fonds qu’envoient leurs ressortissants présents sur son sol. Or, pour sa part, le gouvernement français s’ingénie à faire exactement le contraire. Le développement solidaire du ministère qui en a la charge consiste en effet à conditionner le soutien économique de la France aux efforts déployés par les gouvernements des pays d’émigration en vue de dissuader leurs ressortissants de se rendre sur le territoire français. La délivrance de laissez-passer permettant la réadmission des éloignés et la fixation de quotas de travailleurs destinés à s’installer temporairement sur le territoire français figurent en bonne place parmi les engagements exigés par la France en contrepartie de son assistance économique. Qu’une pareille politique ne réponde pas aux intérêts économiques des pays avec lesquels le ministère de l’immigration français signe des accords de gestion concertée des flux migratoires est une évidence. L’obstination de ses concepteurs à favoriser ce qu’ils condamnent, à entraver ce qu’ils prétendent souhaiter et à tenir pour substituable ce qui est complémentaire engage même à s’interroger sur la nature de leurs intentions.

Le 3 septembre 2009, lors d’une conférence de presse intitulée « Huit mois au service du pacte républicain », Eric Besson déclarait : « Les migrations sont un facteur de progrès pour l’humanité si elles répondent à un triple intérêt : l’intérêt du migrant, l’intérêt du pays de destination et l’intérêt du pays d’origine ». Dans la mesure où elle ne sert ni ses hôtes, ni ses partenaires, ni la prospérité de son pays, force est d’admettre que la politique d’immigration mise en œuvre par le ministère qu’il dirige contribue quant à elle à une régression du genre humain.

[1]Discours de Brice Hortefeux à la presse, 13 janvier 2009.

[2]L’essentiel sur le développement solidaire – Favoriser le développement solidaire avec les pays source d’immigration, livret édité par le ministère de l’immigration.

[3]Discours de Brice Hortefeux à la presse, 19 juin 2008.

[4]Au 15 octobre 2009, neuf accords étaient signés : avec le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, le Cap Vert, le Congo, le Gabon, l’Ile Maurice, le Sénégal et la Tunisie.

[5]Communiqué du ministère de l’immigration, 13 mai 2009.

[6]Communiqué de presse de la Banque mondiale, 13 juillet 2009.

8 janvier 2010

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Auteur Éric Fassin

Lien Sexe, identité et trahison

Cette tribune d’Éric Fassin a été publiée dans Libération du 4 janvier 2010.

Le ministre de l’Identité nationale est un homme - un vrai. Son ex-épouse s’est chargée d’en informer la France : elle publiait à la rentrée 2009 un Manuel de guérilla à l’usage des femmes, portrait dépité mais amoureux de son conjoint de trente ans en mufle machiste invétéré. Qui connaissait M. Besson, mâle amateur de sports et de femmes ? Qui eût imaginé ce ministre, sinistre sinon de gauche, en séducteur impénitent ? Et surtout, qui s’en souciait jusqu’alors ? Le montrer sous ce jour finalement flatteur aura été l’ultime cadeau de la femme « répudiée » : c’est elle qui a révélé la liaison de cet homme mûr avec une Tunisienne de 23 ans — quitte à menacer, s’il songeait à lui faire des enfants, de couper « ses fameuses cojones » (sic).

La chose, il est vrai, obsède Eric Besson. Il en parle beaucoup, en privé, et même en public : « Quand on fait de la politique, il faut avoir des cojones », déclarait-il en avril. Comme le soulignait alors Stéphane Guillon sur France Inter, « Sarkozy a la banane, et Besson les cojones ». De fait, le ministre semble bien emprunter son modèle de virilité au Président, qui bombait naguère le torse contre la « racaille » en brandissant la menace du « Kärcher ». Affichant sa nouvelle épouse, Nicolas Sarkozy aurait livré sans ambages la visée politique d’une telle démonstration : « Les Français veulent un président qui en a, et qui sait s’en servir. » Loin de le neutraliser, la parité mettrait-elle en relief le sexe des hommes politiques, désormais perçus en tant qu’hommes ?

Le même Stéphane Guillon a suscité l’ire d’Eric Besson en décembre, en le prévenant qu’à l’heure de la chasse aux « mariages gris », le couple « mixte » que le ministre forme désormais avec sa jeune compagne devrait être exposé à une enquête de vie privée : « A plus de trente ans d’écart, c’est obligatoire. Quand ça ne peut plus être ni pour ton physique ni pour ta vigueur, ils contrôlent ! » Faute de procès, le ministre a confié à la presse qu’« une envie de "casser la gueule" à l’humoriste l’a traversé ». On songe encore à Nicolas Sarkozy apostrophant un pêcheur qui insultait aussi sa virilité : « Descends un peu ! » Pour être président, ou ministre, on n’en est que plus homme.

Si l’un et l’autre en font autant en matière de virilité, c’est qu’ils ont en commun le stigmate de la trahison : le traître n’étant pas un homme vrai, il ne saurait être un vrai homme. En 1995, Nicolas Sarkozy avait abandonné Chirac pour Balladur. Et en 2007, lorsque Eric Besson a changé de camp en pleine bataille, c’est lui qui a pansé ses blessures : « Ne t’en fais pas, moi aussi j’ai été traité de traître. » Or, dans le catéchisme new age du Président, ce qui sauve la « félonie », c’est qu’elle met au jour une faille — le père absent, l’adolescence solitaire, les humiliations scolaires, etc. Aussi la traîtrise n’est-elle pas un caractère accidentel d’Eric Besson, en dépit duquel Nicolas Sarkozy l’aurait accepté ; au contraire, ce défaut s’avère une qualité essentielle, pour laquelle il l’a choisi.

La trahison souille la masculinité ; en retour, l’ostentation virile en est la rédemption. Le Président bouscule les canons traditionnels : c’est la fragilité qui ferait l’homme, à condition d’être dépassée. Ainsi en 2007, dans son discours sur l’amour : « Pourquoi toujours cacher ses faiblesses, ses douleurs, ses échecs ? C’est en les assumant, c’est en les surmontant que l’homme grandit. » Toute blessure est une ouverture. Eric Besson confesse par exemple : « Je ne bois pas, je ne sors pas, je ne joue pas aux cartes, je n’ai jamais eu cette part de la masculinité. » Mais c’est pour ajouter : « J’ai toujours beaucoup travaillé, j’avais ma famille, le peu de temps qui me restait, je l’ai consacré aux femmes. » Cette autre part, dans la psychologie néolibérale, c’est la force fragile.

Cependant, tout disciple est voué à imiter son maître. Tel est le défaut de la cuirasse virile du ministre : il n’est jamais que la copie de l’original présidentiel. Il en fait donc forcément trop. Le transfuge de la gauche finit ainsi à la droite de la droite, plus antiroyaliste que le roi, au risque de dévoiler non seulement son propre jeu, mais aussi la mâle pantomime de son « patron ». Car Nicolas Sarkozy n’est-il pas lui-même pris dans un jeu d’imitation, où se dessine le spectre de Jean-Marie Le Pen ? Or, on connaît la formule de celui-ci : à la copie, les électeurs préfèrent l’original, soit le « maître étalon » de la virilité nationale. D’où le pari sarkozien : à l’inverse, appeler les Français à élire la copie contre l’original. Le Président comme le ministre sont donc condamnés ensemble à surjouer, non sans gaucherie, ce rôle emprunté.

Il en va de l’identité nationale comme de la masculinité. C’est la fuite en avant : plus, toujours plus ! L’historien George Mosse l’a montré, les nationalismes impliquent une certaine idée de l’homme. Mais le jeu exacerbé de la virilité bute aujourd’hui contre un obstacle : la « démocratie sexuelle ». La liberté des femmes et l’égalité des sexes ne sont-elles pas au cœur du projet d’identité nationale que l’Etat sarkozyste oppose aux immigrés et à leurs descendants, du contrat d’accueil et d’intégration aux cérémonies de naturalisation ? Autrement dit, le « virilisme » n’est-il pas imputé précisément aux « autres » de la nation — qu’il s’agisse des « islamistes » ou des « jeunes » des banlieues ? Dès lors, comment jouer le jeu de l’identité nationale, sans la confondre avec cette altérité ?

Sans doute peut-on combattre l’érection des minarets, qui viendraient trouer le « long manteau d’églises » de nos paysages, cher à Nicolas Sarkozy. Toutefois, manteau pour manteau, la burqa fera mieux l’affaire. Hostile à la loi en juin, Eric Besson en est devenu en décembre le plus chaud partisan : y a-t-il vu l’occasion de réconcilier la virilité nationale et la démocratie sexuelle ? C’est le schéma démonté par la théoricienne indienne Gayatri Spivak : des hommes blancs sauvent des femmes de couleur en les arrachant à des hommes de couleur… Après celle de 2004, une loi sur le voile intégral viendrait ainsi demain continuer la parade de la masculinité démocratique — en attendant plus, après-demain, pour tenir encore. Mais combien de temps ? Et si en 2010, dans la course à l’abîme de l’identité intégrale, les Français allaient sauter en marche, abandonnant ce régime d’ivresse virile à sa débandade ?

5 janvier 2010

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Michel Feher était l’invité samedi 19 décembre de l’émission « La Suite dans les idées » sur France Culture.

IMG/mp3/La_suite_dans_les_idees_19122009.mp3
France Culture « La Suite dans les idées »

21 décembre 2009

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Eric Fassin était l’invité samedi 19 décembre 2009 de l’émission « Microscopie » sur RFI à propos du débat sur l’identité nationale.

IMG/mp3/01_Identite_nationale_etre_francais-21_12_2009.mp3
RFI, Microscopie : « Identité nationale : être français ou ne pas l’être… »

1ère partie

IMG/mp3/02_Identite_nationale_etre_francais-21_12_2009.mp3
RFI, Microscopie : « Identité nationale : être français ou ne pas l’être… »

2e partie

21 décembre 2009

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Auteur Mathieu Potte-Bonneville, Michel Feher

Lien Éric Besson, le dernier mitterrandien

Ou comment le débat sur l’identité nationale, s’il semble répéter à l’identique la campagne électorale de 2007, réveille aussi des échos plus anciens par sa manière de polariser l’opinion jusqu’à favoriser la renaissance du Front national.

À lire sur le blog de Mathieu Potte-Bonneville hébergé par Mediapart.

21 décembre 2009

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Auteur Éric Fassin

Lien L’immigration, un « problème » si commode

Éric Fassin a publié dans Le Monde Diplomatique de novembre 2009 un article sur la politique migratoire de Nicolas Sarkozy. Nous reproduisons ici la version originale validée par l’auteur.

Éric Fassin, sociologue, École normale supérieure, membre de l’association Cette France-là

Le 9 juin 2005, présidant la convention de l’UMP consacrée à l’immigration, M. Nicolas Sarkozy teste un nouveau vocabulaire politique promis à un succès considérable : « je veux passer d’une immigration subie à une immigration choisie. » Bien sûr, l’immigration de travail ne date pas de ce discours, mais la voici rebaptisée : le choix appartient à l’État, non aux migrants – sinon pour les retours dits « volontaires », expulsions consenties moyennant finances. La nouveauté tient à l’opposition dessinée avec l’immigration « subie ». M. Sarkozy le déclare peu après : « c’est quand même bien le minimum que la France décide qui a le droit se s’installer sur son territoire et qui ne l’a pas. » [1] L’alternative est ainsi présentée comme une réponse de bon sens à un problème tout à la fois économique et politique.

D’une part, il n’est pas question de rejeter l’immigration dans son principe (au contraire, on clame haut et fort que la France doit rester une terre de métissage). D’autre part, faute de pouvoir accueillir (« dignement », comme aiment à le préciser nos gouvernants actuels) toute la misère du monde, il conviendrait cependant d’adapter la politique d’immigration aux besoins du marché du travail. C’est une façon de conjuguer, sans tension apparente, les exigences du pragmatisme économique et de la fermeté politique. C’est aussi le moyen de renvoyer dos-à-dos les partisans de l’ouverture des frontières et ceux de l’immigration zéro, soit la « gauche de la gauche » et la « droite de la droite », et du même coup de priver ainsi la gauche socialiste de son terrain politique de prédilection, à savoir le « juste milieu » entre les extrêmes.

Toutefois, le partage entre immigration « choisie » et « subie » est miné par une contradiction fondamentale : cette construction politique n’est ni cohérente logiquement, ni fondée empiriquement [2]. En effet, la première est par définition une immigration de travail, tandis que la seconde vise surtout l’immigration familiale. Or l’opposition entre les deux se défait dès qu’on examine la réalité. D’un côté, les travailleurs sont enclins à avoir une famille : leur conduite n’est pas dictée par le seul intérêt économique. De l’autre, les familles ont tendance à avoir du travail : les liens humains n’empêchent pas la logique économique. Il ne s’agit donc pas seulement d’humanité, mais aussi de rationalité : il est absurde de faire comme si la famille et le travail existaient dans des mondes parallèles, sans rapport aucun. Bref, la solution préconisée par Nicolas Sarkozy n’en est pas une : on ne saurait dans un même mouvement encourager l’immigration « choisie » et décourager l’immigration « subie ».

Sans doute les gouvernements français s’emploient-ils depuis lors à « rééquilibrer » les deux : l’immigration familiale n’est-elle pas (environ) neuf fois plus importante que l’immigration de travail ? La lettre de mission envoyée le 9 juillet 2007 au ministre de l’immigration, M. Brice Hortefeux, est claire : « vous viserez l’objectif que l’immigration économique représente 50% du flux total des entrées ». Toutefois, c’est en diminuant l’immigration familiale, bien plus qu’en accroissant l’immigration de travail, comme le montre le Comité interministériel de contrôle de l’immigration dans son rapport annuel [3]. Si la part relative du travail dans l’immigration durable venue des pays tiers s’est effectivement accrue en 2007 par rapport à 2006 (14,1 au lieu de 11,3%), c’est surtout « grâce » à la baisse des cartes de séjour pour motif familial. Malgré l’affichage de 180 « métiers en tension », ouverts à l’immigration en raison de « difficultés de recrutement », la réalité des chiffres s’avère bien éloignée des discours officiels : seulement 160 cartes « Compétences et talents » délivrées lors des trois premiers trimestres de 2008 !

Le renoncement à l’immigration « choisie » n’est donc pas un effet de la crise. La conjoncture permet plutôt de justifier a posteriori ce que les chiffres trahissaient déjà. Il faut l’avoir en tête lorsqu’on lit la lettre de mission adressée le 31 mars 2009 au nouveau ministre de l’immigration, M. Éric Besson. Désormais, « la priorité absolue doit aller au retour à l’emploi des personnes qui en sont privées en France. » Il est révélateur qu’après la diffusion de cette lettre à la presse, la fin de la dernière phrase ait disparu discrètement du document officiel : « donc, en ce qui concerne votre champ de compétence, l’emploi des étrangers en situation régulière ». N’est-ce pas désormais le choix de la « préférence nationale » [4] ?

Choisie ou pas, l’immigration est encore et toujours présentée comme un problème. Sinon, pourquoi sans cesse remettre en œuvre de nouvelles législations, toujours plus strictes – après les lois Sarkozy de 2003 et 2006, la loi Hortefeux de 2007, en attendant sans doute une loi Besson ? Manifestement, la rhétorique de M. Sarkozy ne vise pas à résoudre un problème, mais à le constituer en tant que tel. Renversons donc la perspective : et si la politique d’immigration avait, sinon pour intention, du moins pour effet, d’alimenter le « problème de l’immigration » ?

Comparer ses propos du 9 juin 2005 avec le discours de politique générale prononcé la veille à l’Assemblée nationale par son rival, le nouveau premier ministre, est éclairant. Si M. Dominique de Villepin parle bien d’immigration « choisie » (mais non « subie »), c’est seulement contre l’immigration illégale et la fraude ; moins inventif (ou décomplexé) que son rival, il ne conçoit pas l’idée de s’en prendre à l’immigration familiale. Or M. Sarkozy réalise grâce à son vocabulaire un double déplacement. L’immigration « subie », on l’appelait jusqu’alors l’immigration « de droit ». C’est à celle-ci qu’il faut s’en prendre désormais ; il ne suffit donc plus de lutter contre l’immigration illégale. Sans doute les expulsions d’immigrés en situation irrégulière vont-elles occuper la vitrine du gouvernement. Il n’empêche : les sans-papiers ne sont pas assez nombreux en France pour constituer l’immigration en un problème majeur. On le voit mieux par contraste avec les États-Unis, où les douze millions de clandestins étaient absents de la dernière campagne présidentielle : organiser le débat public en France autour de quelques centaines de milliers d’immigrés en situation irrégulière, pour une population de plus de soixante millions d’habitants, demande un travail politique considérable. Le « problème de l’immigration » ne se pose pas tout seul ; il n’existe que pour autant qu’il est posé, et il ne dure que parce qu’il est entretenu avec constance.

Pour M. Sarkozy, il convient donc de renouveler le problème, en l’élargissant à la principale source d’immigration en France – et c’est le second déplacement opéré. Parler d’immigration « subie », pour ne plus reconnaître qu’elle est « de droit », c’est en effet préparer le terrain pour ce que le président appellera bientôt sans ambages la « maîtrise de l’immigration familiale ». « D’un côté », explique-t-il en 2005, « le respect de la vie familiale est une de nos valeurs et constitue une condition de l’intégration. D’un autre côté, le regroupement familial tient aujourd’hui une place trop importante dans l’équilibre des flux migratoires et est à l’origine de nombreuses fraudes (mariages blancs ou forcés, fraudes à l’état-civil…). » La présomption de fraude résulterait-elle de la volonté politique de « rééquilibrer » ? Et d’en tirer les conséquences : « il faut avoir le courage de poser autrement les termes du débat. Le regroupement familial est certes un droit, mais pas un droit qui peut s’exercer dans le mépris absolu des règles. » Autrement dit, je sais bien, mais quand même.

Du combat contre la fraude, on passe très vite à la redéfinition du droit lui-même : « Il faut donc être plus rigoureux sur l’appréciation des conditions de revenus, de logement, d’intégration préalables au regroupement. » La vie familiale n’apparaît plus comme une « condition de l’intégration » ; à l’inverse, l’intégration fait maintenant partie des « préalables au regroupement » familial. Sans doute rappellera-t-on que le droit à la vie familiale a valeur constitutionnelle en France, et que la Convention européenne des droits de l’homme, dans son article 8, garantit à chacun le droit « au respect de sa vie privée et familiale ». Toutefois, le rapport de la commission Mazeaud le suggère en juillet 2008,« si le respect de la vie privée et familiale est un droit, la réunion des conditions auxquelles est subordonné son exercice peut faire l’objet d’un contrôle plus poussé », sous des formes « validées par le Conseil constitutionnel ou la Cour de justice de l’Union européenne ».

Et de détailler tout un programme de lutte contre l’immigration « subie » : « pour le rapprochement des époux, par la vérification plus rigoureuse de la réalité du mariage, de la continuité de la vie commune ; par l’appréciation attentive des conditions de revenu et de logement pour l’accueil des enfants ; par la vérification plus exigeante de la réalité des relations parentales et éducatives avant d’accorder à un étranger le bénéfice de la prise en compte d’enfants résidents ou français ; par la prise en considération plus circonspecte des documents d’état civil ; par le refus intransigeant et effectif des regroupements de familles polygames ; par la vérification effective du caractère "disproportionné" de l’atteinte au respect de la vie privée et familiale à laquelle le CESEDA [Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile] subordonne le regroupement familial sur place. » Une commission, pourtant réputée pour avoir résisté à l’injonction présidentielle en matière de quotas, vient ainsi valider le traitement de l’immigration familiale comme un problème qu’il convient de réduire.

Les lois sur l’immigration de 2006 et 2007, ainsi que la loi sur le contrôle de la validité des mariages en 2006, vont donc durcir la double logique, déjà enclenchée au moins depuis 2003, de restriction du droit à la vie familiale – suspicion de fraude a priori et conditions préalables toujours accrues. En conséquence, le recul des chiffres, du regroupement familial aux mariages binationaux, est édifiant : entre 2006 et 2007, le nombre de titres de séjour délivrés pour motifs familiaux baisse de 10,6%. Comme le relève avec satisfaction le bilan interministériel déjà cité, « la diminution du nombre de titres délivrés pour motifs familiaux est d’une telle ampleur qu’elle peut être regardée comme marquant une véritable rupture. »

Pourquoi relancer le « problème de l’immigration », grâce à l’invention de « l’immigration subie » – et pourquoi en juin 2005 ? C’est au lendemain du rejet du Traité constitutionnel européen par référendum que vient d’être nommé le nouveau gouvernement. Le président de l’UMP ne manque pas de souligner ce contexte : « ce qui donne un relief particulier à notre convention d’aujourd’hui, c’est aussi, bien sûr, le sens du vote qu’ont exprimé les Français le 29 mai. » Son discours se veut donc une réponse aux « nonistes ». C’est d’une part une manière de signifier que l’Autre menaçant, culturellement et économiquement, c’est moins le fameux « plombier polonais » que l’immigré le plus souvent venu d’Afrique. Et c’est d’autre part, au moment où tant d’électeurs refusent d’être privés de toute prise sur le cours des choses, revendiquer une politique volontariste – soit un contraste que résume l’opposition entre immigration « choisie » et « subie ».

Ce que dessine M. Sarkozy au lendemain de l’échec du référendum, en réponse à tout souverainisme anti-européen, c’est donc un « souverainisme européen ». Car au lieu que la politique d’immigration éloigne la France de l’Europe, elle lui permet d’y revendiquer depuis lors un rôle moteur : « je veux que la France soit désormais systématiquement la première en Europe pour proposer et bâtir une stratégie migratoire adaptée aux enjeux du monde contemporain. » Le Pacte européen sur l’immigration et l’asile, adopté par le Conseil européen le 16 octobre 2008, sous la présidence française, viendra parachever l’européanisation engagée depuis plusieurs années. Non seulement le « problème de l’immigration » est traité au niveau de l’Union, mais il constitue désormais le cœur de l’identité européenne.

Ce succès auprès des partenaires européens tient sans doute à l’efficacité électorale d’une stratégie qui constitue l’immigration en problème, pour mieux ignorer d’autres « problèmes », ou plus précisément d’autres manières de donner sens au mécontentement qui s’est exprimé dans les urnes, et éviter de lui apporter d’autres réponses. Écarter durablement ces « problématisations » alternatives condamne toutefois les gouvernements à entretenir sans fin le « problème de l’immigration », et donc à le renouveler sans cesse – fût-ce aux dépens d’une immigration familiale « de droit », redéfinie comme « subie ». Refuser cette imposition de problématique exigera de la renverser dans le débat politique : et si le « problème » aujourd’hui, ce n’était pas tant l’immigration que la politique d’immigration ?

[1]Le Monde, 13 juillet 2005.

[2]Voir Cette France-là, 06.05.2007 / 30.06.2008, diffusion La Découverte, 2009, en particulier pp. 389-394.

[3]En 2006, pour ce qui concerne l’immigration légale venue des pays tiers, si les travailleurs ne représentent que 10 713 titres d’entrée pour un séjour de longue durée, soit à peu près autant que les réfugiés et demandeurs d’asile (10 205), en revanche, l’immigration familiale s’élève à 95 973. La baisse de celle-ci entre 2006 et 2007 (de plus de 10 000) explique presque entièrement la baisse du total (de 183 261 à 171 222).

[4]On peut le vérifier sur le site de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, qui n’a pris en compte la coupure que dans la version téléchargeable, en gardant la version originale sur la page où la lettre est copiée.

21 décembre 2009

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Auteur Michel Feher

Lien Le Monde, 12 décembre 2009

Le volontarisme est le maître mot de la présidence de Nicolas Sarkozy. Selon lui, en effet, le discrédit dont souffre le personnel politique procède de sa passivité et de son fatalisme. Depuis le « On a tout essayé » de François Mitterrand à propos du chômage jusqu’au « l’État ne peut pas tout » de Lionel Jospin concernant les délocalisations, en passant par les nombreuses réformes abandonnées par Jacques Chirac, le président de la République impute aux renoncements contrits des dirigeants qui l’ont précédé la propension de la population à désespérer de la politique.

Soucieux de rompre avec cette pratique du pouvoir irresponsable, son premier engagement va donc consister à s’interdire toute déclaration qui pourrait ressembler à un aveu d’impuissance. Bien plus, ce sera avant tout à la double exhibition de sa propre volonté et des résultats produits en l’exerçant qu’il va confier le soin de réhabiliter la fonction présidentielle. Sans doute le chef de l’Etat n’ignore-t-il pas que la résistance des faits menace de compromettre la valeur démonstrative de son volontarisme. Toutefois, pour conjurer cet aléa, il dispose de deux procédés.

Le premier consiste à multiplier les annonces, en variant sans cesse les sujets mais en érigeant chacun d’eux en priorité absolue : parmi les intentions affichées par Nicolas Sarkozy au cours de la première moitié de son mandat figuraient notamment celles d’augmenter le taux de croissance à la force des maxillaires, d’entraîner la France et l’Europe dans une politique de civilisation, de soutenir le pouvoir d’achat de ses compatriotes, de donner un coup d’arrêt aux persécutions subies par les femmes, d’unir les deux rives de la Méditerranée et de moraliser le capitalisme. L’étourdissement produit par le déferlement des proclamations a une double vocation : il contraint les observateurs à suivre le mouvement au lieu de demander des comptes sur les engagements antérieurs et permet à Nicolas Sarkozy d’escompter une certaine indulgence à son endroit. D’un homme impliqué dans autant de tâches prioritaires, il serait excessif d’attendre des résultats tous les jours.

Quant au second moyen de conjurer l’érosion de son crédit, le président le trouve dans la définition d’un domaine où son pouvoir sur le monde est susceptible de s’exercer sans rencontrer de résistances trop importantes. Car pour autant que l’opinion puisse être persuadée du caractère prioritaire que revêt son action dans ce domaine, il disposera alors d’un registre où la culture du résultat ne sera pas un vain mot. Ainsi s’explique notamment l’importance accordée à la lutte contre l’immigration dite « subie ». Dans la mesure où les expulsions d’étrangers en situation irrégulière ne présentent pas de difficultés techniques insurmontables, elles deviennent en quelque sorte « bonnes à vouloir ». La principale raison d’être des chiffres d’éloignement programmés par le ministère de l’immigration, notait à ce propos le commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, réside dans « la capacité de l’administration à les atteindre ».

Plus généralement, comme Nicolas Sarkozy le rappelait récemment aux parlementaires de l’UMP, rien ne doit retenir davantage l’attention d’une majorité présidentielle volontariste que « les trois i », à savoir l’immigration, l’insécurité et les impôts — tant il est vrai qu’en ces trois domaines, on peut escompter des résultats qui, faute d’avoir un impact positif sur la société française, présentent au moins l’avantage de correspondre à des objectifs préalablement fixés.

En martelant sans cesse la formule « quand on veut, on peut », ce n’est donc pas seulement sa psychologie personnelle que manifeste le président français : ce qu’il dessine n’est rien de moins que l’épure de sa politique, laquelle consiste à montrer que la volonté du chef de l’Etat se traduit par des actes qui affectent le monde. A ses yeux, en effet, c’est d’une pareille « monstration » que dépendent la foi du peuple dans la réalité de sa propre souveraineté et, partant, la confiance qu’il accorde à ses mandataires.

Il reste qu’une fois érigé en art de gouverner, le volontarisme cesse aussitôt de ressembler au trait de caractère qu’il mime : car si l’individu qui se répète « quand on veut, on peut » cherche en le faisant à se donner le courage d’entreprendre une action hasardeuse, pour sa part, le gouvernement, dont la préoccupation principale est l’exhibition des effets de sa volonté, veille plutôt à se soustraire aux entreprises dont le succès n’est pas assuré. Autrement dit, les dirigeants dont le principal souci consiste à assurer la représentation de leur pouvoir d’accomplir ce qu’ils veulent sont enclins à ne déclarer vouloir que ce qu’ils peuvent obtenir sans trop de peine. Le mot d’ordre auquel ils se soumettent réellement serait donc : « Quand on peut, on veut. »

Relativement performant en temps normal, tout au moins à l’aune de la popularité qu’il poursuit, le volontarisme pratiqué par Nicolas Sarkozy est cependant soumis à plus rude épreuve depuis le déclenchement de la crise économique. La conjoncture accuse en effet l’incompatibilité entre les engagements du président — promouvoir une relance qui n’oublie pas l’emploi, favoriser une « croissance verte », contraindre les banques à amender leurs pratiques — et sa détermination à financer le surcroît de dépenses publiques requis par la récession en empruntant sur les marchés financiers plutôt qu’en augmentant les recettes fiscales. Dans ce nouveau contexte, son aptitude à éviter l’évaluation de sa politique en multipliant et en diversifiant les effets d’annonce tend à produire plus d’agacement que de vertige.

Confronté à la crédibilité décroissante de ses proclamations ambitieuses, on sait que Nicolas Sarkozy a tenté de repousser la mélancolie en intégrant un nouveau territoire dans l’orbe de son volontarisme : à défaut d’être en état de montrer que le pouvoir de sa volonté infléchissait le cours du monde, il a projeté de signifier qu’il était au moins libre d’en user pour servir ses propres intérêts. Toutefois, les protestations soulevées par la promotion de son fils à la tête de l’EPAD l’ont contraint de renoncer à arborer son impudence comme un attribut de sa lutte contre l’immobilisme.

Désormais replié sur un pré carré fait d’identité nationale, de charters pour les demandeurs d’asile et de couvre-feu pour les moins de 13 ans, le président de la République peine à trouver les conditions d’entretien de son mode de gouvernement. Cependant, loin de présager un quelconque changement de cap, le champ de ruines qui lui tient lieu d’opposition rend ce risque d’essoufflement inquiétant : car dans un régime dont le principal enjeu est la projection de l’efficacité du chef, rien n’est plus dangereux que de priver celui-ci d’autre adversité que son propre reflet.

12 décembre 2009

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