Eux et nous

les immigrés dans la rhétorique ministérielle

1. Le premier déplacement est sensible dans la manière même dont Brice Hortefeux synthétise la mission qui lui est confiée. Ainsi, devant l’Assemblée nationale, le ministre vante un ministère « novateur car son champ de compétences couvre l’ensemble du parcours d’un étranger candidat à l’immigration en France — depuis l’accueil au consulat jusqu’à l’intégration dans notre pays et l’accès à la nationalité française, ou le retour dans le pays d’origine ». Cette formule n’est pas circonstancielle, puisqu’elle se trouve reconduite, à quelques détails près, devant la commission Mazeaud : « Je suis responsable, en réalité, de l’ensemble du parcours d’un étranger migrant en France, depuis la décision d’émigration jusqu’à l’intégration à la communauté nationale, ou le retour vers le pays d’origine. »

Une telle insistance vise, bien entendu, à souligner les avantages d’une administration intégrée,rassemblant des prérogatives et des missions auparavant émiettées entre diverses instances. Mais ce qui frappe surtout est le fait que cette mise en convergence des acteurs administratifs prend ici pour point de référence non l’action gouvernementale mais le « parcours de l’étranger », qu’il s’agirait d’accompagner dans ses démarches jusqu’à l’aboutissement, plus ou moins heureux, de celles-ci. Ainsi la volonté d’accroître l’efficacité de la lutte contre les clandestins se voit-elle convertie dans le souci de renverser la relation ordinairement établie entre l’individu et les différentes institutions auxquelles il a affaire, la communication entre consulats, préfectures, services de police s’imposant du fait de leur imbrication dans le parcours concret des migrants.

Le modèle implicitement mobilisé est donc celui d’une coordination établie d’en haut parce que, d’abord, elle est requise d’en bas, selon une sorte d’inversion où le sujet du processus, le centre de perspective autour de qui tout gravite, n’est pas le souverain mais le gouverné lui-même — ou pour mieux dire l’usager, tant cette conception de l’action publique semble s’inspirer de la notion de « prise en charge globale », telle qu’elle tend à s’imposer depuis deux décennies dans le champ de l’action sociale, celui de la santé ou du système scolaire. Un tel modèle a de multiples atouts : il permet de combiner les améliorations techniques liées à l’unification des procédures de contrôle et de « traitement » des étrangers, la légitimité d’une action politique ordonnée à la prise en compte de ceux qu’elle concerne, et le prestige d’une conception modernisée du service, où le morcellement des prestations et des intervenants cède la place à leur intégration dynamique le long de la trajectoire suivie par l’usager.

Cette redéfinition a, dans le discours de Brice Hortefeux, plusieurs effets notables. On soulignera d’abord la manière dont elle autorise à mêler, dans une même référence à la responsabilité, l’invocation de l’autorité dont l’État se trouve investi et celle de la sollicitude dont il se doit de faire preuve face à ceux qu’il accueille. Lorsque le ministre déclare vouloir « rompre avec l’irresponsabilité, celle qui consiste à accueillir sans limite des migrants, sans se soucier de leur intégration à la communauté nationale », l’attitude qu’il stigmatise apparaît à la fois comme une démission et une faute, responsabilité politique del’ordre public et responsabilité morale enversceux qui sont accueillis se superposant exactement.

Suivant la même logique, « un étranger en situation irrégulière n’a pas, par principe, vocation à séjourner en France, dans l’espoir d’une hypothétique régularisation. Il a vocation à retourner dans son pays d’origine, de manière volontaire ou de manière contrainte ». La mention d’une telle vocation est doublement remarquable : premièrement, elle vient justifier les mesures d’éloignement prises à l’encontre des étrangers en situation irrégulière, au regard non de la fermeté dont l’État doit faire preuve mais d’une dynamique en quelque sorte inscrite dans leur situation propre et d’un avenir comme lisible en filigrane dans leur présent ; deuxièmement, elle qualifie cette situation moins en termes de droit que de trajectoire. Plutôt que d’invoquer la légitime sanction envers des infracteurs, Brice Hortefeux préfère insister sur la façon dont, ce faisant, il remédie à l’incertitude et la stagnation dans lesquels les « espoirs hypothétiques » plongent les migrants.

 
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