Eux et nous

les immigrés dans la rhétorique ministérielle

2. Ce renversement, qui fait de l’immigrant le foyer de l’action publique, et de celle-ci une « manière » (« de manière volontaire ou de manière contrainte… ») de réaliser sa vocation première, ne saurait bien entendu être généralisé, au risque de faire perdre de vue le volontarisme dont la politique de Brice Hortefeux doit témoigner. De là un deuxième déplacement, qui vise moins à retraduire les mesures à venir dans un lexique inspiré des activités de service qu’à démontrer la convergence entre les décisions gouvernementales, pourvues de leurs objectifs propres, et l’intérêt qui est par ailleurs celui des individus dont ces décisions pourraient affecter l’existence. En d’autres termes, sur ce deuxième registre, il s’agit de dire que, là même où l’État prend en charge l’immigration sans se soucier d’abord des desiderata de ceux qui la composent, ses décisions viendront de toute façon améliorer le sort de ces derniers, de sorte qu’il n’y a pas lieu d’opposer les prérogatives de l’un aux revendications des autres.

Un cas exemplaire nous est fourni par la façon dont Brice Hortefeux invite la commission Mazeaud à travailler à une simplification du contentieux des étrangers. Cette question, indique-t-il d’abord, « met en jeu l’équilibre entre le respect des droits des étrangers, d’une part, et le droit de l’État à conduire une politique efficace d’éloignement des étrangers en situation illégale, d’autre part » ; s’il importe, toutefois, de réduire la « particulière complexité » qu’implique l’existence de deux ordres de juridiction amenées à contrôler les décisions administratives, c’est que, « tout d’abord pour les étrangers eux-mêmes, mais aussi pour la bonne exécution des mesures d’éloignement, la complexité de l’organisation juridictionnelle est lourde d’inconvénients ». Du rappel des principes généraux à l’analyse du problème précis sur lequel la commission est conviée à se pencher, l’argumentation pivote : la mention d’un antagonisme éventuel, entre droits et efficacité, cède la place à l’affirmation d’une convergence de fait, sur le terrain pragmatique des avantages et des inconvénients ; de sorte que la complexité juridictionnelle, dont on aurait pu penser qu’elle réalisait un compromis entre des aspirations divergentes, apparaît finalement comme une gêne dont l’État, en s’en dispensant, débarrassera du même coup les justiciables.

Dans la même optique, la question de l’immigration familiale se voit ordonnée, dans le discours prononcé devant l’Assemblée nationale, en deux ensembles de préoccupations à la fois distincts dans leur inspiration et convergents dans leurs implications : initialement inscrite dans la perspective d’un rééquilibrage des flux, au nom de la part excessive prise par cette immigration improductive (« il faut rééquilibrer les composantes de l’immigration vers notre pays. Il n’est pas acceptable que notre immigration soit aujourd’hui très majoritairement « familiale » et très minoritairement « économique » »), la question se trouve reprise à travers l’affirmation de ce que les conditions mises à ce regroupement seront garantes du bien-être des familles elles- mêmes (« comment une famille étrangère de six enfants, arrivant en France et devant financer des dépenses liées à son installation, peut-elle décemment se loger dans notre pays et vivre dignement avec des revenus inférieurs à 1 500 euros ? »). Ainsi l’instauration d’un plancher de revenus pour le regroupement familial, loin d’apparaître comme un compromis entre les exigences des demandeurs et les restrictions mises par l’État, garantit-elle à la fois le rééquilibrage auquel celui-ci veille et l’épanouissement auquel ceux-là aspirent. Brice Hortefeux nomme d’ailleurs « bon sens » (« c’est, là encore, une question de bon sens ») cette conjonction spontanée, qui voit le volontarisme gouvernemental rencontrer, là même où son action n’est redevable que de ses propres objectifs, l’intérêt des populations qu’il affecte.

 
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