Eux et nous

les immigrés dans la rhétorique ministérielle

3. Le ministre concilie donc de deux manières au moins le volontarisme d’une action surl’immigration, avec la sollicitude qu’un ministère del’Immigration se doit de manifester envers ses administrés : il règle, de manière moderne et responsable, son intervention sur la vocation de ceux dont il a la charge ; il met en place, de manière décidée mais profitable, des dispositifs utiles à toutes les parties. Reste qu’à aplanir ainsi tout antagonisme, le ministre risque d’affaiblir quelque peu sa posture volontariste : en général, situer son action sous l’égide de la volonté exige de dramatiser quelque peu l’affrontement entre celle-ci et les problèmes graves auxquels elle doit remédier, ou les oppositions dont elle doit triompher. Comment alors faire une place, dans les justifications de ce ministère, à la mention d’un « problème de l’immigration », sans paraître restaurer le fossé que les arguments précédents s’appliquaient à combler ?

Il faudrait ici, en fait, détailler l’ensemble des aspects de la problématique de l’intégration, telle qu’elle intervient dans les propos de Brice Hortefeux. En effet, le sens de cette problématique paraît être de réinscrire les problèmes supposés être dus à l’immigration (« les cités ghettos, les squats, les phénomènes de bandes, les violences urbaines comme celles que la France a connues il y a deux ans, lors de l’automne 2005 »), dans une perspective telle que les immigrés eux-mêmes, sans cesser d’être désignés comme objets perturbants, soient simultanément conviés à se reconnaître comme les premières victimes de ces difficultés, dans un geste équivoque où, en quelque sorte, le doigt pointé se donne les apparences d’une main tendue.

Cette réversibilité du motif de l’intégration se marque bien, par exemple, lorsque Brice Hortefeux donne, de la thèse selon laquelle « le système français d’intégration a échoué », deux illustrations principales : « J’en veux pour preuve la concentration beaucoup trop forte de la population d’origine étrangère sur seulement trois régions sur vingt-deux : 60 % des étrangers habitent en Île-de-France, en Rhône-Alpes ou en Provence-Alpes-Côte d’Azur, parfois dans de véritables ghettos urbains. J’en veux aussi pour preuve le taux de chômage moyen des étrangers, supérieur à 20 %, soit le double de la moyenne nationale. » D’une preuve à l’autre, le point de vue s’est déplacé : on peut imaginer que la concentration urbaine de population d’origine étrangère est, en premier lieu, ressentie comme « beaucoup trop forte » par ceux qui n’en sont pas, cependant que le chômage apparaît d’abord comme une difficulté pour les chômeurs eux-mêmes (tout en justifiant potentiellement la lutte contre les étrangers en situation irrégulière, au nom de la concurrence entre travail déclaré et clandestin). L’intégration est, pourrait-on dire, le problème de tous, même si son absence est le fait de certains.

En même temps, le motif de l’intégration est mobilisé, quoique de façon plus discrète, pour faire aussi une place sur l’agenda du ministre aux préoccupations de ceux pour qui les immigrés constituent un problème : ne vivent-ils pas, eux aussi, une intégration difficile à la communauté nationale, et l’hostilité qu’ils éprouvent ne les met-elle pas à l’écart ? Ainsi Brice Hortefeux peut-il noter : « Pour beaucoup de nos compatriotes, l’immigration est une source d’inquiétude. Ils y voient une menace pour leur sécurité, leur emploi, leur mode de vie. Les Français qui pensent de la sorte sont aussi respectables que les autres. Il faut comprendre les attentes de cette majorité silencieuse, pour qui l’immigration est d’abord une réalité quotidienne. Aussi, notre devoir est aussi simple qu’exigeant : nous devons répondre à l’attente des Français, qui nous demandent de maîtriser les flux migratoires pour préserver l’équilibre de notre communauté nationale. »

En bref, passer du « problème de l’immigration » au « problème de l’intégration » permet à Brice Hortefeux de justifier son action au nom de motifs qui, autrefois, auraient paru dresser une partie de la population contre l’autre, en les inscrivant dans un horizon consensuel assurant à son ministère une entière légitimité : là où le « problème de l’immigration » opposait les populations d’origine étrangère et ceux pour qui elles constituaient une gêne ou un scandale, le « problème de l’intégration » est également partagé — par ceux qui sont les premières victimes des difficultés qu’ils causent et par ceux qui, sur l’autre bord, se sentiraient exclus si leur inquiétude n’était pas respectée.

Trois attitudes viennent donc, dans la parole ministérielle, jouxter l’affirmation de la fermeté retrouvée et des choix volontaires, afin d’en atténuer le caractère unilatéral : vis-à- vis des immigrés, Brice Hortefeux entend alternativement afficher sa sollicitude, témoigner de son utilité, vanter ses vertus intégratrices. Outre que l’on peut, de ce fait, considérer ces discours comme la matrice des divers arguments développés depuis lors (songeons, par exemple, à la manière dont il a présenté le décret restreignant de fait le rôle de la Cimade dans les centres de rétention administrative (CRA), comme une amélioration du service rendu aux demandeurs d’asile), il est intéressant de se demander ce qui oblige le ministre à multiplier ainsi les registres d’intervention.

Sans doute pourrait-on voir dans cette palette d’attitudes une série de contre-feux, visant à parer divers types d’accusations présentes et à venir : ainsi le souci des parcours individuels peut-il apparaître comme la figure inversée de la persécution dont les sans-papiers s’estiment victimes ; la logique des intérêts convergents, comme une réponse au reproche selon lequel le but du ministère serait de multiplier obstacles et barrages ; la rhétorique intégratrice, comme une parade à l’idée selon laquelle la création même d’un ministère de l’Immigration reviendrait à dresser les uns contre les autres ceux qui vivent en France.

Une autre lecture consisterait à remarquer que les trois attitudes affichées par Brice Hortefeux permettent de situer les populations dont il a la charge dans une sorte de dégradé ou d’entre-deux où elles n’apparaissent, d’abord, comme sujets de plein droit, dotées de leur « vocation » propre et méritant des égards, que pour mieux être renvoyées, finalement, à leur statut d’objets dont le défaut d’intégration collectif signe leur incapacité à se prendre en charge ; jeu de bascule dont on comprend alors qu’il doive en passer par cette figure intermédiaire, mi-subjective, mi-objective, consistant à imputer aux migrants des intérêts dont la réalisation sera, de toute manière, bien mieux réalisée par l’État, selon sa logique propre, qu’en accordant crédit à leurs revendications illusoires.

Il ne s’agit pas seulement là, pour Brice Hortefeux, de concilier le discours éthique de l’attention aux individus et celui, gestionnaire, du contrôle des flux. Le ministre semble aussi, à travers ces postures, prendre un appui paradoxal sur l’aspiration dont témoignent les migrants d’être acteurs de leur parcours, et leur acharnement à faire reconnaître leur statut de personnes : il fait, en un sens, de cette contestation même un moyen de légitimer l’action gouvernementale (« nous vous traitons comme des usagers ») ; il neutralise, discrètement, la revendication à l’autonomie qui s’y trouve contenue (« nous travaillons, mieux que vous, à vos intérêts ») ; il projette, enfin, cette demande de liberté et d’égalité vers un horizon indéfiniment différé, la transforme en objectif lointain d’une politique qui, pour réaliser un jour ces valeurs, doit d’abord prendre acte de l’incapacité des individus à se conduire eux- mêmes et de la division dont souffre la nation (« nous préparons votre intégration, condition à venir de ce que vous exigez à tort aujourd’hui »). Il y a peut-être dans ces choix discursifs comme une tentative de retourner à son profit les transformations que les mouvements de sans-papiers, et leur manière de porter leurs exigences en première personne, ont imprimé dans les représentations collectives de l’immigration.

 
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