Les évaluations de la police

motivation et diligence en milieu policier

 L’interpellation en effets

Le malaise des uns

En raison du devoir de réserve auquel les policiers sont soumis, il est difficile de cerner les sentiments que leur inspire le zèle interpellateur qui est exigé d’eux. De nombreux médias s’accordent, néanmoins, à évoquer un malaise grandissant au sein des services. Le spleen policier s’exprime, notamment, sur les forums Internet, qui permettent un certain anonymat. Ainsi le journal Le Monde rapportait-il ce message d’un officier : « Je me demande ce qui va se passer le jour où nos collègues, lassés d’être mobilisés sur des contrôles d’identité, trois à quatre fois par jour, rapporteront à la presse qu’ils ne contrôlent sur ces opérations que des individus susceptibles d’être étrangers en situation irrégulière en raison de leur couleur de peau. » Parmi les thèmes fréquemment ressassés sur ces forums figure celui de l’inutilité de procédures qui « ne servent qu’à alimenter la machine des statistiques politiques », au détriment du vrai travail policier. Certains en viennent même à considérer que « ce genre de travail ne devrait pas être attribué aux forces de police, mais à un organisme de régulation des flux migratoires ». Cependant, on trouve aussi d’autres agents qui se plaignent moins des exigences du gouvernement que de la rigidité procédurale des juges des libertés et de la détention, et des critiques récurrentes dont fait l’objet la police alors que celle-ci se contente d’appliquer des textes de lois.

Les points de vue des syndicats sont tout aussi variés. Selon Bruno Beschizza, secrétaire général de Synergie, second syndicat d’officiers, la situation n’est pas du tout la même chez les officiers que chez les gardiens de la paix. Le problème des premiers, affirme le syndicaliste, réside essentiellement dans la gestion du malaise qu’éprouvent les seconds. Ce malaise, qu’il appelle le « dilemme de l’application de la loi », apparaît quand un agent interpelle un étranger qui est en situation irrégulière mais a de fortes attaches en France, situation qui met en cause la légitimité de l’interpellation. Certains policiers ferment sans doute les yeux sur ces situations [15], mais d’autres non ; et, plus généralement, la question de la limite du légitime se pose à tous. Bruno Beschizza ajoute que l’interpellation est le seul moment où la « rencontre humaine est possible » ; car une fois la personne placée en garde à vue, la procédure est lancée, les services de police ne sont presque plus décisionnaires, et surtout l’ensemble du dispositif est conçu pour établir une distance considérable entre les agents et les étrangers.

Du côté des syndicats de gardiens de la paix, deux positions s’affrontent. La première, qu’incarne l’UNSA-Police, consiste surtout à déplorer l’hiatus entre les objectifs fixés par la hiérarchie et la pratique sur le terrain. Dans un article intitulé « Immigration : tenir les chiffres… à quel prix ? » [16], ce syndicat déplore l’image que la politique menée donne du travail des policiers : « Certains pensent toujours que lorsqu’on sort pour effectuer une patrouille, on détermine à l’avance ce que l’on va traiter… », se lamentent les rédacteurs du texte. Pour Franck Fievez, du service communication de l’UNSA, c’est la culture du résultat dans son ensemble qui est en cause, en ce qu’elle « accentue la recherche de telle ou telle infraction, aux dépens des finalités de sécurité publique et de tranquillité publique, mais au profit de la "bâtonite" ».

En revanche, la seconde position, défendue par le syndicat Alliance, fait procéder le malaise des policiers du manque de soutien qui leur est apporté. Ainsi, pour Frédéric Lagache, « ce qui est le plus dur c’est qu’on a l’impression de ne pas être suivi. On interpelle largement plus d’étrangers en situation irrégulière que les objectifs en matière d’éloignement. Mais certains collègues sont désabusés parce que trop souvent la procédure n’aboutit pas. On peut avoir l’impression qu’on fait cela pour rien. Nous, on ne peut pas en faire beaucoup plus, le problème n’est pas au niveau de la police ». Selon les membres d’Alliance, les problèmes viennent essentiellement des consulats, qui ne délivrent pas assez de laissez-passer, mais aussi de certains avocats, spécialisés dans le droit des étrangers, et qui obtiennent des remises en liberté quand les procédures n’ont pas été respectées.

 La peur des autres

Si la politique du chiffre expose les policiers au malaise — tantôt parce que la nature des tâches à accomplir les gêne, tantôt parce que les entraves procédurales à leur accomplissement les frustrent —, du côté des sans-papiers, le sentiment qu’elle produit est évidemment la peur. Or, celle-ci a pour principal résultat d’éloigner les étrangers des structures susceptibles de rendre leur existence moins rude (les établissements de soin et d’assistance, les soupes populaires), de les aider dans leurs démarches (les associations et collectifs de sans-papiers) et de faciliter l’« intégration » dont leur régularisation est censée dépendre (l’école). « Les gens nous ont dit qu’ils avaient la trouille de venir nous voir. Ils ont peur de sortir dans la rue », rapporte, notamment, Jérôme Martinez, délégué de la Cimade Île-de-France, à propos des baisses de fréquentation constatées dans beaucoup de permanences de l’association. « Mais, par ailleurs, poursuit-il, les sans-papiers qui continuent à venir demandent de plus en plus souvent à leurs interlocuteurs associatifs de les accompagner en préfecture, tant ils craignent d’être interpellés au guichet s’ils s’y rendent seuls. » [17]

La constatation est la même du côté des collectifs de sans-papiers. Alors que ces collectifs ont longtemps représenté un moyen privilégié pour aider les étrangers en situation irrégulière à sortir de la clandestinité, aujourd’hui l’exposition qu’ils offrent tend plutôt à aviver l’angoisse, de sorte que les candidats à une régularisation hésitent à s’engager dans la voie de la revendication collective. Même les militants impliqués dans le travail de ces collectifs sont gagnés par la peur. Diabé Traoré, du Collectif des sans-papiers de Montreuil, affirme que des opérations comme celle qui a visé le foyer de la rue des Terres-au-Curé produisent un véritable effet de terreur. « Maintenant c’est complètement la traque,rapporte-t-il.On est en train de rendre fous les gens. Il y a toujours cette peur, cette menace au quotidien. C’est quelque chose que l’on ne peut pas expliquer, il faut le vivre pour comprendre. La vie devient tellement resserrée. » Les manifestations les plus dramatiques de cette peur, ce sont évidemment les accidents, parfois mortels, dont sont victimes des étrangers qui tentent d’échapper à une interpellation. Parmi ces accidents, le premier à avoir été médiatisé — depuis l’élection présidentielle de 2007 — est celui qui est survenu à Ivan Dembski-Aboueva. Ce garçon âgé de douze ans était entré en France en 2004 avec ses parents, russo-tchétchènes, pour y demander l’asile. Le 9 août 2007, à six heures du matin, lorsqu’une quinzaine de policiers frappe à la porte de leur appartement pour les interpeller, les Dembski-Aboueva refusent d’ouvrir. Les agents tentent alors d’entrer par la force. Pris de panique, André Dembski, le père d’Ivan, décide de s’enfuir par la fenêtre du quatrième étage en passant par le balcon de l’appartement du dessous. Ivan essaie de suivre son père, mais tombe sur la chaussée et se fracture le crâne. Emmené en urgence au CHU d’Amiens, où il est plongé dans un coma artificiel, le jeune garçon aura de la chance. Il est aujourd’hui rétabli.

Le mois suivant, c’est la défenestration dans le quartier de Belleville, à Paris, de Chulan Zang Liu, une Chinoise âgée de cinquante et un ans, qui retient l’attention des médias et de l’opinion publique. Contrairement à Ivan, Chulan Zang Liu décède le lendemain des suites de ses blessures. La mort de cette femme, décrite par des proches comme « toujours sur le qui-vive » et tenaillée par la peur d’une interpellation, soulève — brièvement — la question du bien-fondé de la politique de lutte contre l’immigration irrégulière et, en particulier, de ses effets sur le rôle et le comportement des forces de l’ordre. Question qui demeure posée le 8 janvier 2008, à Noisy-le-Sec, lorsqu’un homme de nationalité tunisienne meurt défenestré, après avoir sauté du neuvième étage. C’est du moins ce que rapportent les policiers qui l’avaient menotté dans le cadre d’une perquisition à son domicile. Enfin, le dernier accident mortel à avoir bénéficié d’une médiatisation importante est celui dont a été victime Baba Traore, le 4 avril 2008. Ce Malien, âgé de vingt-neuf ans, était venu en France pour donner un rein à sa soeur. Il meurt noyé, après s’être jeté dans la Marne pour échapper à un contrôle d’identité, à Joinville-le-Pont.

Si ces quatre drames ont eu un certain retentissement dans la presse, ils sont pourtant loin d’être isolés. Ainsi, quelques jours avant la chute d’Ivan, un homme de trente ans, de nationalité congolaise, s’est jeté de la fenêtre du deuxième étage, alors qu’il se trouvait dans des locaux de la PAF. Ensuite, la semaine précédant la mort de Chulan Zang Liu, à Roussillon, un jeune Tunisien a sauté du quatrième étage pour fuir les gendarmes : il a dû être hospitalisé pour de graves fractures de la jambe, du bras, et du bassin. De ces deux accidents, il n’a pratiquement pas été question dans les médias nationaux ; pas plus que de la défenestration de Tarek, un Tunisien âgé de vingt-quatre ans, dont seule La Dépêche du Midi a fait état dans son édition du 31 août 2007. L’inégale médiatisation dont ces drames sont l’objet ne permet sans doute pas de réaliser un décompte exhaustif des accidents survenus lors d’interpellations. En revanche, il ne fait aucun doute que leur cause réside dans la peur panique que suscitent chez les étrangers en situation irrégulière des policiers pressés d’améliorer sans cesse leur contribution à la lutte contre l’immigration subie.

Notes

[15]Voir, par exemple, « Mohamed Haddaoui », p. 40.

[16]UNSA-Police Magazine, n° 22, octobre 2007.

[17]Pour satisfaire cette demande, la Cimade a dû s’employer à former des équipes d’accompagnateurs bénévoles.