Les objectifs du ministre

l’équilibre selon Brice Hortefeux

Quiconque met en regard l’attention apportée à la promotion de l’immigration réputée « choisie » et les efforts consentis pour réduire l’immigration prétendument « subie » ne peut qu’être frappé par l’inégalité des traitements réservés aux deux versants de la politique dont Nicolas Sarkozy a confié l’exécution à Brice Hortefeux. Entre la minceur des mesures censées donner corps à l’hospitalité sélective revendiquée par le président de la République et la densité des dispositifs déployés par son ministre tant pour décourager l’immigration familiale que pour éloigner et refouler les étrangers en situation irrégulière, le contraste est même d’autant plus frappant que, aux dires de Nicolas Sarkozy, « reconnaître l’intérêt pour notre pays et pour les pays d’origine d’autoriser un certain nombre d’immigrés à s’installer en France » n’est rien moins que le « coeur du projet présidentiel ». Sans doute existe-t-il des organismes au sein desquels le coeur n’occupe qu’une toute petite place. L’écart entre la proclamation liminaire tirée de la Lettre de mission écrite par le Président et la réalité de l’action gouvernementale invite toutefois à risquer d’autres interprétations. Ainsi, du côté des adversaires du nouveau pensionnaire de l’Élysée, on pourra être tenté de considérer qu’en faisant l’éloge du métissage et en appelant à reconnaître le tribut de la France envers ses immigrés, Nicolas Sarkozy ne fait que produire l’illusion de la nouveauté et de la générosité pour mieux poursuivre et même intensifier une vieille et mesquine politique de fermeture des frontières. Autrement dit, la rhétorique apparemment novatrice de la Lettre de mission à Brice Hortefeux participerait de l’ouverture en trompe-l’oeil dont le Président s’est fait une spécialité, tandis que les pratiques réelles du gouvernement représenteraient autant de signes de connivences conçus pour fidéliser les anciens électeurs du Front national.

De leur côté, des interprètes plus enclins à prêter cohérence et sincérité au projet présidentiel pourront avancer que la disparité des moyens investis dans l’accueil des migrants choisis et dans la traque des migrants subis ne témoigne pas d’une hypocrisie et d’un calcul électoraliste mais plutôt d’une méthode rigoureuse et bien ordonnée, selon laquelle il conviendrait d’abord de réduire l’immigration subie — et ce faisant d’apaiser les rancoeurs et angoisses des Français à l’égard des étrangers — avant et afin de pouvoir réellement oeuvrer à augmenter l’immigration choisie [39].

Ces deux interprétations ne sont évidemment pas les seules possibles. Plutôt que de s’interroger sur le sens et la fonction des propos présidentiels relatifs à l’accueil, à l’intégration ou à l’identité nationale, on peut aussi partir de la conception de l’efficacité que défend Nicolas Sarkozy et de son incidence tant sur les priorités de ses collaborateurs que sur la conduite des agents de l’État. En effet, dès lors qu’être efficace suppose de se fixer des objectifs évaluables, voire chiffrés, et de plier toute autre considération à la nécessité de les atteindre, on comprend aisément pourquoi un ministre de l’Immigration est amené à s’occuper prioritairement de ses tâches les plus facilement « chiffrables », mais aussi pourquoi ses subordonnés consacrent l’essentiel de leur temps de travail à obtenir les chiffres demandés par la hiérarchie et, à cette fin, rivalisent d’ingéniosité pour minimiser les contraintes juridiques et éthiques qui compromettent leur souci de résultat.

Sans doute sait-on que depuis le milieu des années 1970, les fonctionnaires affectés au contrôle des flux migratoires sont formés à envisager leur mission sur le mode de la conjuration, sinon des invasions étrangères, du moins des infiltrations inconsidérées d’étrangers, et par conséquent à tenir ceux-ci pour des adversaires dont il faut prévoir, déjouer ou au moins limiter les mouvements. Aussi n’est-il pas étonnant que, combinée à une telle vision de leur rôle, la culture du résultat chiffré introduite par Nicolas Sarkozy les dispose à faire preuve d’un zèle particulier dans le domaine qu’ils ont été habitués à considérer comme le « cœur » de leur métier.

La question qui se pose alors est celle de savoir si les généreuses intentions professées par les maîtres d’œuvre de la politique française d’immigration, à savoir la volonté présidentielle de développer l’hospitalité sélective et le souci d’humanité que le ministre Hortefeux se targue d’allier à sa préoccupation d’efficacité, opèrent comme des facteurs de modération ou au contraire de justification du zèle dont les agents de l’État sont invités à faire preuve pour alléger le poids de l’immigration subie. Pour tenter de répondre à cette question, les pages qui suivent vont successivement se pencher sur le fonctionnement des préfectures, porter le regard sur les pratiques policières, examiner le rôle du pouvoir judiciaire et évaluer la contribution des autres services publics et des élus locaux. En outre, elles vont chercher à rapporter ce qui se passe dans les zones d’attente et les centres de rétention administrative, à prendre la mesure de l’implication de la société civile — tant du côté de la coopération avec l’administration que de l’opposition à la politique menée — et enfin à rapporter le projet de Nicolas Sarkozy et sa mise en œuvre par Brice Hortefeux au contexte européen et mondial dans lequel ils s’inscrivent.

Notes

[39]Une pareille méthode n’est pas sans précédent : ainsi, dans un autre domaine que celui de l’immigration, on se souvient qu’en 1995 Jacques Chirac avait fait de la réduction de la fracture sociale le coeur de son projet présidentiel. Cependant, une fois arrivé au pouvoir, le Président et son Premier ministre, Alain Juppé, ont estimé qu’« avant et afin » de réduire les inégalités, il fallait d’abord équilibrer les comptes de l’État.

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