Quelle cohérence ?

 Les embarras des opposants

Du côté du parti socialiste, c’est essentiellement la présomption de popularité dont bénéficie la lutte contre l’immigration subie qui explique la modération et plus encore la rareté des critiques adressées, en ce domaine, à la politique soutenue par la majorité présidentielle. C’est qu’à la différence de leurs rivaux de droite les dirigeants socialistes sont affligés de nombreux complexes. L’un d’eux en particulier les ronge, qui est d’avoir perdu les suffrages des classes populaires. Tant symboliquement qu’au regard de l’arithmétique électorale, il s’agit là d’une perte dont le principal parti de l’opposition de gauche ne peut évidemment s’accommoder.

Sans doute les héritiers de Léon Blum et de François Mitterrand ne sont-ils pas prêts à tout pour ramener à eux les Français les plus modestes : en particulier, ils n’entendent pas sacrifier leur « culture de gouvernement », chèrement acquise au cours des années 1980, et qui fait d’eux des gestionnaires respectés tant par les dirigeants du reste de l’Europe que par les chefs d’entreprise et même par les marchés financiers. Mais si l’entretien de leur réputation d’interlocuteurs sérieux les contraint à transiger sur des questions telles que les services publics ou la redistribution des richesses, les socialistes ne renoncent pas pour autant à reconquérir l’électorat populaire. Or, à cette fin, et précisément parce leur positionnement les contraint de s’interdire toute démagogie en matière de protection sociale, ils veillent avant tout à ne pas commettre d’erreurs, c’est-à-dire à ne pas prendre des positions susceptibles de heurter les gens modestes. Aussi comprend-on aisément que le soutien présumé de ces modestes gens aux politiques d’immigration rigoureuses n’encourage pas les caciques du parti du poing et de la rose à interpeller trop vigoureusement Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux sur cette question.

D’aucuns parmi les dirigeants socialistes n’ignorent probablement pas que la popularité supposée des reconduites à la frontière massives n’est pas réellement attestée — y compris chez les Français les moins fortunés. Peut-être en est-il même qui estiment que, là où elle existe, la xénophobie populaire n’est pas sans rapport avec les discours politiques qui la promeuvent et la légitiment, en faisant de l’immigration une cause avérée de chômage ou d’insécurité, de sorte que son importance est largement fonction de la teneur des discours publics. Il ne reste pas moins que, pour la plupart d’entre eux, la prudence commande de ne pas s’écarter de la voie empruntée par une majorité d’avis autorisés : une pareille précaution leur paraît même d’autant plus indispensable qu’ils appartiennent à un parti ébranlé par les revers de fortunes électoraux et peu sûr de son message, et que les mêmes experts qui soutiennent que l’immigration angoisse le peuple assurent aussi qu’en la matière le réalisme s’avère moralement plus défendable que l’angélisme.

Ainsi s’explique que dans les diverses motions de courants présentées lors du dernier congrès socialiste — à Reims en novembre 2008 — la question de l’immigration brillait, sinon par son absence, du moins par la place congrue qui lui était réservée et par les généralités dépourvues d’engagements concrets qui lui étaient consacrées [9]. Les socialistes demeurent pourtant persuadés que la politique du chiffre impulsée par Nicolas Sarkozy a largement contribué à dépouiller la droite française de ses complexes, c’est-à-dire à lui donner la fierté d’être pleinement de droite, de sorte que l’immigration a bien vocation à demeurer un sujet « clivant » [10] entre droite et gauche. Mais dans leur majorité, ils ne sont guère disposés à incarner ce clivage dans des mesures susceptibles de renforcer la cause de leur propre complexe, à savoir le désaveu qu’ils subissent de la part des classes populaires. Aussi préfèrent-ils se démarquer de la majorité présidentielle en affirmant que s’ils appliqueront pour l’essentiel la même politique qu’elle, ils le feront avec bien davantage de coeur et d’humanité.

En se démarquant de la sorte, le parti socialiste fait certes preuve d’une certaine pusillanimité. Mais plus regrettables encore que son manque d’audace sont les faibles efforts de rhétorique qu’il déploie pour le masquer. Car puiser dans le registre un peu désuet de l’opposition entre la raison et le coeur, même si c’est pour montrer qu’un gouvernement de gauche serait capable de concilier les deux, revient à signifier que, si de son côté la droite manque de cordialité, la politique qu’elle mène a pour elle d’être rationnelle. Or, pour autant que la rationalité concerne, par exemple, la bonne compréhension de l’intérêt économique de la France ou la juste évaluation des dangers représentés par la « pression migratoire », on a vu qu’elle ne tenait pas une place prépondérante dans la politique d’immigration conduite par Nicolas Sarkozy.

Du côté des gauches plus radicales que le PS, la popularité que les faiseurs d’opinion prêtent à l’action du ministère de l’Immigration joue également son rôle. Toutefois, celui-ci ne consiste aucunement à atténuer la réprobation que les dirigeants et les militants des partis antilibéraux manifestent à l’égard du traitement que le gouvernement réserve aux étrangers en situation irrégulière et aux demandeurs d’asile. C’est assurément l’honneur de toutes les formations situées à gauche du parti socialiste — des Verts aux trotskystes en passant par les communistes — que de militer pour une régularisation globale des sans-papiers, dès lors que, pour ce faire, il leur faut braver l’opinion puissamment relayée selon laquelle la demande de fermeté à l’égard des immigrés viendrait au premier chef des milieux populaires.

Il reste que la présomption de popularité dont bénéficie la lutte contre l’immigration subie n’est pas simplement ignorée par la gauche de la gauche, tout au moins dans ses composantes demeurées fidèles à la tradition marxiste. Celles-ci l’envisagent plutôt comme une forme de défi à relever. Selon un schéma somme toute classique, il s’agit pour elles de soustraire les Français précarisés à l’emprise délétère d’une idéologie qui, pour dissuader les classes populaires de se révolter contre leurs exploiteurs, les persuade de leur segmentation en plusieurs cohortes aux intérêts divergents et s’emploie à attiser la rivalité entre elles. Ainsi en irait-il des immigrés, réguliers et surtout irréguliers : ceux-ci formeraient avant tout une « armée industrielle de réserve » utilisée par le patronat pour abaisser le prix du travail et précariser les conditions de l’emploi même si, le cas échéant, ils pourraient aussi servir de boucs émissaires désignés par le gouvernement à la vindicte des autochtones excédés par leur exploitation et leur précarisation.

Pour combattre cette idéologie et ses effets délétères sur les couches fragilisées de la population française, les partis mais aussi les syndicats et certaines associations qui constellent la gauche radicale n’ont alors de cesse d’insister sur ce qui rapproche la condition des travailleurs immigrés de celle des autochtones et, par là même, de faire prévaloir leur solidarité sur la concurrence que le gouvernement et le patronat s’acharnent à fomenter entre eux. Exemplaire à cet égard est le combat mené, en particulier par la CGT et l’association Droits Devant !!, pour la régularisation des travailleurs sans papiers [11]. En montrant que les étrangers en situation irrégulière sont les précaires par excellence, une telle lutte a vocation à établir que la revendication de leurs droits est indissociable de la cause des Français exploités — d’abord parce que les uns et les autres sont livrés à un sort semblable, mais aussi parce que les discriminations dont les immigrés sont victimes favorisent leur surexploitation et, à travers elle, la détérioration du prix et des conditions du travail pour tous.

Si le pari de la solidarité engagé par la gauche radicale est bien fait pour répondre hautement à la présomption de popularité de la politique gouvernementale, la perspective qu’il mobilise à cet effet présente néanmoins un inconvénient analogue à celui que produit la timidité socialiste. Miser sur une commune précarité pour conjurer la compétition entre exploités français et étrangers implique en effet de considérer que la gestion de l’immigration par l’État français répond à une logique qui est celle de l’utilitarisme libéral.

Or en vertu d’une pareille logique — tout au moins telle que la conçoivent ses critiques antilibéraux — la principale préoccupation de Nicolas Sarkozy et de son gouvernement consisterait à assurer aux employeurs français la main d’oeuvre corvéable dont ils ont besoin. Sans doute le souci d’organiser la concurrence entre les différents segments du « précariat » et, par là même, de fidéliser l’électorat précédemment acquis au Front national jouerait-il lui aussi un rôle non négligeable dans le dispositif gouvernemental. Toutefois, soutiennent les critiques radicaux du libéralisme, le recours à la xénophobie demeure secondaire par rapport à la volonté de complaire au patronat et sa modulation est toujours fonction de la demande exprimée par les détenteurs de capitaux. Autrement dit, le gouvernement s’occuperait d’abord d’offrir aux entreprises françaises la force de travail étrangère qui leur permet d’optimiser leurs profits, et seulement ensuite, et à condition de ne pas empiéter sur ce premier engagement, de répondre au ressentiment xénophobe qu’il attise par ailleurs, en restreignant les conditions d’accès au séjour et en augmentant le nombre des éloignements.

Ce portrait d’une immigration qui ne deviendrait « jetable » qu’une fois qu’elle aurait cessé d’être exploitable correspond-elle à la réalité ? Longtemps sans doute, on aurait pu répondre par l’affirmative [12]. Aujourd’hui, en revanche, alors même que les prétentions de la politique d’immigration choisie semblent la conforter — puisque Nicolas Sarkozy revendique hautement l’utilitarisme de son approche — cette représentation s’accorde mal avec les médiocres résultats du programme d’accueil des étrangers d’élite et plus mal encore avec les incidences de la lutte contre l’immigration subie. Car s’il était vrai que la mission première que se donne le ministère de l’Immigration consiste à fournir aux employeurs des travailleurs peu exigeants sur la rémunération et les conditions du travail qui leur est offert, comment alors expliquer qu’une majorité de sans-papiers expulsés correspondent précisément à ce signalement ? Du point de vue utilitariste que la gauche antilibérale s’obstine à imputer au gouvernement, éloigner les personnes précaires et surexploitées qui plaisent tant aux chefs d’entreprise est en effet un parfait contre-sens. De même, si satisfaire la demande de travail du patronat était bien la préoccupation prioritaire des autorités, comment comprendre que des patrons se soient mobilisés pour la régularisation de leurs travailleurs sans papiers — alors qu’une telle initiative n’est guère, c’est peu de le dire, dans leur culture ?

Force est donc d’admettre que, sous des modalités fort différentes, l’embarras occasionné par la présomption de popularité de la politique d’immigration de Nicolas Sarkozy conduit aussi bien la gauche radicale que le parti socialiste à parer cette politique d’une rationalité qui lui fait défaut. Pour des raisons qui tiennent davantage à leurs propres rapports aux classes populaires qu’à l’analyse des pratiques de leur adversaire, l’une comme l’autre considèrent en effet que le chef de l’État et ses partisans mènent une action gouvernée par la poursuite rationnelle de l’intérêt économique — celui des seuls patrons pour la gauche radicale, celui de la société française pour leurs rivaux socialistes. Or, ce faisant, les deux oppositions de gauche passent non seulement sous silence les inconséquences de la politique gouvernementale mais surtout à côté de l’étrange cohérence qui la distingue, à savoir celle de ce volontarisme présidentiel décrit précédemment, qui est à la fois si cocasse dans son déploiement intellectuel et si inquiétant dans sa mise en oeuvre concrète.

Faire du spectacle de sa volonté la démonstration anticipée de son pouvoir sur le cours du monde, telle est, on l’a vu, l’obsession qui gouverne la conduite de Nicolas Sarkozy. Sans doute celui-ci n’ignore-t-il pas que l’éventuelle résistance des faits menace de compromettre la valeur démonstrative de son volontarisme. Mais pour conjurer cet aléa susceptible de le transformer en pur personnage de comédie, le Président français sait qu’il dispose de deux moyens de protection fort efficaces.

Le premier consiste à multiplier les annonces, en variant sans cesse les sujets mais en érigeant chacun d’eux en priorité absolue : parmi les intentions affichées par le chef de l’État au cours des premiers dix-huit mois du mandat figuraient notamment celles d’augmenter le taux de croissance à la force des maxillaires, d’entraîner la France et l’Europe dans une véritable politique de civilisation, de soutenir quoi qu’il en coûte le pouvoir d’achat de ses compatriotes, de donner un coup d’arrêt aux persécutions subies, hors de France cette fois, par les femmes, enfin de refonder le capitalisme sur des bases morales saines, mais non sans avoir, au préalable, uni comme jamais les deux rives de la Méditerranée. L’étourdissement produit par le déferlement des proclamations a une double vocation. D’une part, il contraint les observateurs à suivre le mouvement au lieu de demander des comptes sur les engagements antérieurs, et d’autre part, il permet à Nicolas Sarkozy de plaider pour une certaine indulgence à son endroit. D’un homme impliqué dans tant de tâches prioritaires, il serait en effet excessif d’attendre qu’il puisse offrir des résultats tous les jours.

Quant au second moyen de conjurer l’érosion de sa crédibilité, le Président le trouve dans la définition d’un domaine où son pouvoir sur le monde est susceptible de s’exercer sans rencontrer de résistances trop importantes. Car pour autant que l’opinion soit persuadée du caractère de priorité nationale que revêt son action dans ce domaine, il dispose au moins d’un registre où la culture du résultat ne sera pas un vain mot. Ainsi s’explique, on l’a déjà évoqué, l’importance accordée à la lutte contre l’immigration subie. Dans la mesure où les expulsions d’étrangers en situation irrégulière ne présentent pas de difficultés techniques insurmontables, elles deviennent en quelque sorte bonnes à vouloir : comme l’écrivait le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe dans son « Mémorandum » consacré à la France, la principale raison d’être des chiffres d’éloignements programmés par le ministère de l’Immigration réside dans « la capacité de l’administration à les atteindre » [13]. Aussi les reconduites à la frontière de sans-papiers occuperont-elles une place de choix dans l’exhibition du volontarisme présidentiel, en particulier lorsque celui-ci n’aura pas d’autre témoignage de son pouvoir performatif à offrir aux Français.

Le recours à la stigmatisation d’une minorité fragile aux fins de conforter l’expression du pouvoir souverain est une stratégie politique qui n’est évidemment pas entièrement sans précédent. C’est en particulier aux critiques du totalitarisme — au sens que Hannah Arendt a donné à ce terme — qu’il revient d’avoir mis son fonctionnement à jour, mais aussi d’avoir montré qu’elle était susceptible d’opérer dans des contextes idéologiques très différents. Pour autant, il serait manifestement déplacé de convoquer le totalitarisme dans la description de la France d’aujourd’hui. Même à ne considérer que la situation des étrangers sans papiers, quiconque ferait allusion à Drancy pour dénoncer des centres de rétention administrative d’aujourd’hui commettrait une faute morale impardonnable doublée d’une grave erreur de jugement — dans la mesure où les CRA ressemblent bien davantage aux centres de rassemblement de Rieucros ou de Gurs, celui-là même où fut internée Hannah Arendt dans les derniers mois de la IIIe République.

Il reste que les militants du combat antitotalitaire ont accoutumé les destinataires de leurs analyses à une extrême vigilance. Loin de se borner à condamner des régimes déjà coupables du pire, leur conscience aiguë de la fragilité des démocraties les porte généralement à fustiger la moindre manifestation de phobie en général, et de xénophobie en particulier : ainsi en va-t-il, par exemple, lorsqu’un candidat à une élection présidentielle se voit traiter de « néoconservateur américain à passeport français » [14]. Aussi imaginerait-on que les dépisteurs de toutes les dérives dont le totalitarisme peut être l’aboutissement s’élèvent avec la vigueur et l’éloquence qu’on leur connaît contre un procédé tel que le recours à l’expulsion massive d’étrangers qualifiés d’indésirables dans le seul but de rendre un peu de lustre à une souveraineté nationale ternie par les complexités de la mondialisation.

Or, étrangement, la thématique de l’immigration subie ne semble guère les concerner. Certains d’entre eux se sont sans doute brièvement mobilisés contre l’amendement au projet de loi Hortefeux relatif aux tests ADN ; mais une fois la bataille perdue, ils ont rapidement abandonné ce terrain pour se consacrer à d’autres tâches — telles que poursuivre le combat voltairien contre le fondamentalisme, ou encore épouser le président de la République. Pour leur part, d’autres fidèles des combats antitotalitaires avaient déjà rejoint le chef de l’État avant même qu’il ne soit élu, ou se sont ralliés à lui juste après son élection, en raison de l’intransigeance que Nicolas Sarkozy leur paraissait manifester sur toutes les questions relatives aux droits de l’homme. Aussi ont-ils choisi de lui accorder leur caution morale, voire même de lui offrir leurs services dans la conduite de la diplomatie française [15].

Comment comprendre qu’une politique pourtant si conforme à ce qui somme généralement les militants antitotalitaires d’assumer leur fonction de sentinelles de la démocratie, ne suscite cette fois pratiquement aucune réaction de leur part ? Est-ce parce que leur obsession prioritaire, à savoir la menace que le totalitarisme islamique représente à leurs yeux, les amène à estimer qu’en comparaison, les pêchés des régimes occidentaux sont par trop véniels pour mériter leur indignation ? Se pourrait-il même qu’ils considèrent que, dans le nouveau combat titanesque qui mobilise leur énergie, le filtrage rigoureux des frontières européennes fait partie des moyens peu gratifiants mais néanmoins nécessaires auxquels les démocraties sont bien obligées de recourir ? Peut-être. Peut-être aussi que lorsqu’un doute les saisit, les motivations alléguées par les dirigeants français suffisent aussitôt à les rassurer. Car même si certains vétérans de l’antitotalitarisme ne sont probablement pas entièrement convaincus que la promotion d’une société métissée tient chez Brice Hortefeux la place d’une mission sacrée, la généreuse modernité affectée par Nicolas Sarkozy les persuade au moins qu’un gouvernement qui expulse au nom de la laïcité, de l’égalité des sexes et de la diversité ne peut sans doute pas être entièrement mauvais.

Des socialistes contraints par leur propre manque d’audace d’accorder à leurs adversaires la lucidité que ces derniers se prêtent, une gauche radicale culturellement encline à concéder au président de la République l’utilitarisme dont il se réclame, enfin des vigiles de la démocratie libérale que l’on attendrait préoccupés mais qui se distinguent par une remarquable atonie — quand ils ne s’offusquent pas, à l’image des représentants de la majorité présidentielle, que l’on puisse amalgamer le soutien aux sans-papiers à la noble cause qu’ils défendent : force est d’admettre que, lorsqu’ils existent, les reproches adressés à la politique d’immigration conduite par Nicolas Sarkozy ne portent guère sur les carences des raisonnements dont elle s’autorise et surtout qu’ils occultent complètement la singulière cohérence du volontarisme dont elle procède.

L’articulation entre le traitement réservé aux étrangers par les services du ministère de l’Immigration et la conception que le chef de l’État se fait de la réhabilitation de la politique mérite pourtant d’être examinée. Elle éclaire en effet sinon une « rupture » du moins un état relativement inédit de la démocratie. Sans doute n’est-ce pas la première fois qu’un régime inquiet de la déliquescence du pouvoir souverain consacre l’essentiel de son énergie à en faire parade. Qu’il exhibe l’énergie de son chef et tracasse une minorité mal protégée pour démontrer sa capacité d’agir n’est pas davantage nouveau. En revanche qu’une pareille technologie soit mobilisée au nom du perfectionnement de la démocratie, au triple sens d’un approfondissement de ses mécanismes, d’une extension de ses valeurs, et d’une meilleure protection contre ses ennemis, voilà qui dessine une configuration indéniablement originale. Aussi convient-il de ne pas la confondre avec les régimes anti-démocratiques d’antan, ni de la réduire au voile idéologique d’une exploitation vieille comme le capitalisme.

Faut-il voir dans ce dispositif politique une exception ou en tout cas une spécificité française ? L’homogénéisation progressive des politiques d’immigration européennes, tout au moins sur leur versant répressif, indique que l’évolution en cours est au moins continentale. Loin de se réduire à des phénomènes hexagonaux, tant le spectacle du volontarisme que le rapport privilégié de son exercice avec la gestion des populations immigrées participent donc d’un vent de « modernisation » de l’État de droit qui souffle aujourd’hui de l’Oural à l’Atlantique. Pour autant, Nicolas Sarkozy a des manières bien à lui d’arborer le pouvoir de sa volonté en sorte de conjurer le sentiment d’impuissance qui hante les États-nations, mais aussi d’impliquer l’immigration dans la revalorisation de la souveraineté. C’est à l’examen de ces manières, et de leurs effets sur les étrangers comme sur les autochtones, qu’était consacré ce volume ; à charge pour les suivants de le poursuivre et de l’approfondir.

Notes

[9]Seules les motions C et F issues de la gauche du parti évoquaient la régularisation des sans-papiers présents en France.

[10]C’est en tous cas le terme utilisé par Marylise Lebranchu dans sa contribution. Voir Nabil Wakim, « Les socialistes ne veulent plus régulariser les sans-papiers », lemonde.fr, 4 septembre 2008.

[11]Voir « L’implication de la société 4 : une nouvelle action syndicale », p. 318.

[12]L’immigration de travail organisée conjointement par le gouvernement et les industriels français lors des Trente Glorieuses relevait manifestement d’un pareil utilitarisme.

[13]Thomas Hammarberg, « Mémorandum », op. cit., p. 20.

[14]C’est notamment le philosophe André Glucksmann, haute figure de l’antitotalitarisme, qui s’en est pris à « ce député PS qui vitupère le “néoconservateur américain à passeport français”. L’ostracisme et la stigmatisation de l’Anti-France furent longtemps l’apanage d’une droite qui n’avait guère d’arguments à opposer aux conquêtes de Blum ou de Salengro, ajoute alors Glucksmann. La gauche mérite mieux que cela. » (André Glucksmann, « Pourquoi je choisis Nicolas Sarkozy », Le Monde, 30 janvier 2007.) On sait qu’Éric Besson, l’auteur de cette attaque virulente contre Nicolas Sarkozy, a ensuite rejoint le camp et le gouvernement du chef de l’État. En janvier 2009, il a remplacé Brice Hortefeux au ministère de l’Immigration…

[15]Dans le texte déjà cité, André Glucksmann cite notamment les fortes paroles de Nicolas Sarkozy à propos de la Tchétchénie et du Darfour pour expliquer son ralliement au candidat de l’UMP. Pour sa part, Bernard Kouchner, un an et demi après sa prise de fonction, remerciait plutôt le Président de la République de lui avoir enfin permis de ne plus s’occuper de droits de l’homme. (C’est ainsi sans doute qu’il faut comprendre son regret, exprimé dans un entretien donné le 10 décembre 2008 au Parisien, d’avoir demandé à son employeur la création d’un secrétariat d’État aux Droits de l’homme.)

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Sommaire de l'article
Le destin du volontarisme [page 1]
La conjuration des critiques [page 2]
Les embarras des opposants [page 3]
 
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